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Annibale Fata

Rue de Remorqueur XI/XI, n. 27, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 114-117, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Un dimanche matin, le 20 mai, une semaine après la mort de Max et le meurtre de la souris, on avait sonné à la porte.
— Va ouvrir, Paul, avait dit Gény, souriant de manière étrange. Ghislain avait immédiatement reconnu le monsieur du café-concert. Il tenait à la main une boîte de pastels colorés et arborait un irrésistible sourire.
— Je suis Annibale Fata…
Pendant quelques instants, au son de ce prénom, rien n’avait bougé. Même les mouches avaient cessé de marcher sur les vitres. Un souffle puissant envahissait l’entrée tandis qu’une main, tenaillant l’étui des couleurs, s’étendait vers lui. Finalement, une voix se répandit dans la maison : — C’est pour toi, Paul.
L’homme avait regardé autour de lui et, dans un français scolaire, il avait dit :
— Où est maman ?
Alors qu’il courait vers la cuisine, Ghislain avait senti une main sur son épaule :
— Appelle-moi simplement Niba, petit.
— Niba ?
— Oui, tout le monde m’appelle ainsi.
Ghislain l’avait observé pendant quelques secondes, puis l’Italien lui avait fait un clin d’œil en souriant :
— Annibale est un prénom un peu trop long, tu ne crois pas ?
Ce fut ainsi que Niba entra dans sa vie et dans celle de sa mère comme un ouragan qui balaie au loin déchets et sédiments. Une seule rafale avait soulevé le magma de lave où les faits et les pensées de leur vie s’étaient progressivement déposés sur de douloureuses scories de granit. Après son passage, tout était de nouveau propre et net. Un débris, une pierraille semblable à la steppe recouvraient, compacts, sous un ciel sans nuage, les sommets rugueux d’un temps révolu. Les Fata, quant à eux, ils l’avaient toujours su : c’est seulement après une grande destruction que l’on peut recommencer à vivre.
Annibale Fata et Eugénie Balthasar se marièrent trois mois plus tard, le 20 août 1914, quand l’invasion allemande de la Belgique datait d’une semaine. Geny était enceinte d’Henriette. Dans l’acte de mariage, Ghislain est reconnu par Niba comme son fils légitime. Le mariage ne fut pas une entreprise facile, comme le raconte Niba dans une lettre adressée à ses proches.
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Bruxelles, le 17 septembre 1914

Ma chère famille,
J’écris sans savoir si je peux vous envoyer cette lettre dans quelques jours ou dans quelques mois, de toute façon je raconterai comment se sont écoulées les heures ici et quels événements se sont produits depuis ma dernière missive. Avant tout, ce qui vous étonnera un peu sera d’apprendre que je me suis marié. Vous me demanderez pourquoi diable je ne vous ai pas prévenus. Voici la raison :
Le 18 août, je me rends au Consulat italien pour savoir si la réponse de la Mairie de Macerata est arrivée. Rien ! La chose commence vraiment à me rendre nerveux au-delà de toute limite. La guerre avec toutes ses terribles conséquences s’approche à grands pas… Ma fiancée et moi nous avons pris la décision… Nous devons absolument nous marier, avant que cela ne devienne impossible. Avec l’autorisation de la Mairie de Macerata, je cours chez un traducteur patenté pour la faire traduire en français, je retourne avec ce document à la Mairie de Bruxelles : c’est inutile, j’ai gaspillé mes pas et mon argent. Je rentre à la maison et porte la réponse à ma fiancée, vous pouvez imaginer sa peine. Nous nous mettons d’accord pour qu’elle aille le lendemain de nouveau à la Mairie.
Le 19 août, je me lève pour me rendre au travail comme d’habitude ; j’attends jusqu’à midi. Rien de nouveau ; on sait seulement qu’une grande bataille se déroule à quelque 30 kilomètres de Bruxelles. Le soir arrive, je vais chez ma fiancée, je la trouve souriante. Je lui demande, pourquoi es-tu si contente ? Quelle nouveauté ? Elle m’apprend alors qu’à la Mairie la première réponse a été négative, mais qu’en offrant cinq lires à un employé, tout s’est arrangé et que le lendemain à dix heures nous pouvons nous marier. Imaginez un peu notre trouble : nous envoyons un télégramme aux témoins en les suppliant de se trouver le lendemain sur la place de la Mairie. Vous serez un peu surpris par cette manière de faire, mais nous sommes en temps de guerre. Il semble que les Belges, trente mille environ, après deux jours de combats contre cent cinquante mille Allemands, aient dû se retirer au nord en laissant la capitale aux mains des vainqueurs. Défendre Bruxelles a été jugé impossible et, pour éviter les représailles, on dit que la ville sera livrée sous certaines conditions.

Le 20 août a été une journée mémorable. À dix heures précises, nous sommes sur la Grand’Place. Ma fiancée, son père, son frère et moi. Il manque un témoin qui ne peut pas venir à cause de la guerre. Nous essayons de le faire remplacer par le père de ma fiancée. Nous entrons dans la mairie : le Maire est absent. Nous demandons le Premier Adjoint ; il est absent, il a accompagné le maire parti à la rencontre des autorités allemandes. Cette nouvelle résonne comme un éclair dans un ciel serein. Que faire ? Nous attendons. Le père de ma fiancée ne peut être témoin, il faut en chercher un autre. Léopold, le frère d’Eugenia, se charge d’en trouver un, il sort et peu après il revient avec un domestique. L’attente nous rend nerveux, on ne dirait pas un mariage, chacun de nous est habillé comme tous les jours. Le Premier Adjoint arrive finalement. Les Allemands arriveront sous peu, il faut se dépêcher, se cloîtrer en tout hâte dans la salle des mariages. 10 minutes plus tard, la cérémonie s’achève en bonne et due forme, mais ce n’est pas encore fini, monsieur Cirillo, le père d’Eugenia, est un catholique enragé, il tient absolument à ce qu’on aille à l’église Santa-Gudula. On repart en direction de l’église. À 11 heures, tout est terminé et nous nous préparons à rentrer heureux et contents, mais, hélas ! dans les rues, un va-et-vient de gens pressés et quelques conversations saisies au vol nous font comprendre qu’une partie de la garde municipale a été désarmée et que les Allemands sont entrés dans Bruxelles: leurs pas métalliques et inhumains résonnent partout… Voici une journée mémorable qu’il sera impossible d’oublier et que l’histoire gardera pour toujours…

Votre très affectionné Niba

003_occupazione bruxelles740Les soldats allemandes occupent la Bélgique (août 1914)

Claudia Patuzzi