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Les frères Lumière

Rue de Remorqueur VIII-IX/XI, n. 26, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 108-111, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

 — Regarde Paul, le cinéma ! cria Gény.
Le petit écran commença à trembler entre des aplats, des taches et des éclairs. Le pianiste en smoking s’acharna sur les touches en produisant un air joyeux et nerveux, puis il s’arrêta sur un si. Tout le monde se tut, on entendait seulement le roulis du moteur du projecteur. Une femme éternua.
— Chut, silence ! cria une voix de l’autre côté. Ghislain ouvrit les yeux. Sur l’écran cahotait une image limpide : une petite fille sautillait sur le trottoir d’une gare, tenue par la main par sa mère et par sa nounou. L’image cahota de nouveau tandis que le pianiste accélérait le rythme en frappant les touches avec force dans un fracas caverneux, quand une locomotive gigantesque sortit de l’écran en le remplissant de toute sa masse.
— Ooooh ! crièrent les spectateurs en reculant leurs chaises. Ghislain se leva et se cacha derrière Gény :
— Maman, le train nous écrase !
— Il ne peut pas sortir de l’écran, petit imbécile. Ce n’est que du cinéma, regarde ! Et Gény lui montra une autre scène : un photographe faisait poser son client et quand il était prêt il l’aspergeait soudain d’un jet d’eau. Tout le monde riait aux éclats. Ghislain voulait toucher l’écran, mais sa mère ne lui prêtait aucune attention. Que regardait-elle ?
En cet instant, la scène changea et le petit air au piano devint frénétique. On n’entendait que des aigus. Sur l’écran apparut un étrange appareil en forme d’entonnoir. Deux bouchers enfilèrent un gros cochon à l’intérieur de la machine, tandis que de l’autre côté sortaient des dizaines et des dizaines de vaillantes saucissons [1].
Ghislain se tourna vers sa mère avec les larmes aux yeux, mais la chaise était vide. La tante Germaine regardait vers l’estrade des musiciens avec un petit sourire dirigé vers la contrebasse. Les couples se levèrent pour danser et, avant qu’il ne puisse l’arrêter, la tante voltigeait comme une libellule entre les bras de son admirateur. Ghislain chercha alors un secours dans la foule. « Où est allée ma mère ? »
Il finit par la remarquer par hasard. Gény parlait quelques mètres plus loin, dans une loge, avec une dame élégante. Durant un instant, les yeux noirs de cette inconnue rencontrèrent les siens. Ghislain en demeura troublé : cette femme se déplaçait avec assurance enveloppant tout, y compris le caquetage de la foule et ses yeux torves, dans un unique regard dominateur. Où qu’il puisse résonner, aigu ou grave, ce nom presque inaudible, voilé par les notes du piano et par le bourdonnement qui l’entourait, ce nom, « Regina Coen »,  à peine murmuré ou simplement pensé, avec le rythme ascendant de ses syllabes, avait toujours le pouvoir d’évoquer l’allure solennelle de la reine Ingrid.
La juive à l’accent italien sourit et sa mère lui fit signe d’approcher. Il trébucha entre les tables. Une peur inexplicable s’était emparée de ses jambes et l’empêchait de marcher. Il voulait s’excuser et leva de nouveau les yeux, en direction de sa mère et de la dame, et soudain il vit l’homme. Il embrassait la main de Gény qui l’observait en silence. « Il est aussi beau qu’un dieu grec ! » Sa mère continuait à regarder ce monsieur, sans parler. « Il ressemble à une statue… », pensa-t-il, tandis qu’un nom de comte — Fata — semblait danser sur un rythme forcené dans l’écran vide.

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Annibale Fata

Quand ils revinrent de la Porte de Namur, Ghislain demanda : — Qui était cet homme, maman ?
— Un italien. Son prénom est Annibale, son nom de famille est Fata, comme fée…
— Il est de la famille des fées ?
— Paul cesse de faire l’idiot, il s’appelle Fata comme tu t’appelles…
— Il est prestidigitateur ?
— Mais non… il a une usine en Italie.
— Et pourquoi trembles-tu ?
— Paul, arrête de dire des bêtises.
— Je ne m’appelle pas Paul, hurla-t-il.
— Laisse-le dire, Gény, quoi qu’il en soit, c’est un très bel homme, lui coupa court Germaine.
C’était déjà le crépuscule. Bien que ce fût déjà le printemps, Ghislain remarqua qu’il faisait vraiment froid et que le couchant répandait sur les vitrines de l’avenue Louise une lumière jaunâtre. Le trio ne se laissa pas impressionner et commença à sautiller par-dessus chaque bouche d’égout, tandis que Ghislain, suspendu entre les deux femmes, s’amusait à les compter. À la troisième, la tante Germaine s’arrêta d’un coup en le faisant tomber à terre. Elle fixait les barres de fer d’une grille où un vieux papier tenait compagnie à une pièce d’argent de cinq francs belges.
— Mon Dieu, cinq francs ! murmurèrent toutes-les deux, pendant que Ghislain la frottait contre la grille avant de la brandir comme un trophée de chasse. Avec ces cinq francs, ils préparèrent un dîner aux chandelles : vin, pigeons farcis, huîtres de Zélande et pralines de Godiva. Les deux sœurs ne prêtèrent pas beaucoup d’attention à la soudaine mélancolie de Ghislain et à son maigre appétit.
— Qu’est-ce que tu as, Paul ? lui demanda Germaine, tandis que Gény apparaissait avec la nappe en lin et les chandelles.
Ghislain ne répondit pas. Il demeura en silence toute la soirée en pensant à Max qui glissait alors dans une mare de vin entre une odeur d’urine et des morceaux de verre brisés. Son poil était souillé de sang. Bertrand et Madame Slutter étaient sortis depuis la veille et l’animal, après avoir beaucoup crié, s’était échappé de la cave, emportant avec lui les restes d’une demi-bouteille de vin français.
— Maman, je peux porter les restes à Max ?
— Laisse tomber cette horreur… Gény se regardait dans le miroir en silence. Pendant ce temps, la guenon émettait de longs cris pareils aux hurlements d’un loup affamé, et ils ne cessèrent pas durant la nuit, quand le fantôme de son père vint comme toujours le trouver.

Claudia Patuzzi

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Max hurlant dans le zoo…

[1]  C’était la Charcuterie mécanique des frères Lumière.

Claudia Patuzzi