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Rue de Remorqueur VI-VII/XI, n. 25, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 103-107, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Durant ces trois années rue du Remorqueur, de 1912 à 1915, en plus de Max et des pigeons, Ghislain vit pour la première fois le Manneken-Pis. Ce fut sa jeune tante qui permit cette rencontre. Germaine, par nature asymétrique — plus longue que large avec son nez proéminent et son petit menton rond —, ne manquait certainement pas de charme. Avec sa démarche particulière, le bassin tendu vers l’avant, le torse renversé en arrière, le visage affichant une grimace de dégoût, elle pouvait même être un cygne fendant la surface d’un lac. Malheureusement, cette image pouvait se changer en celle d’un échassier maigre et disgracieux, capable de se dissoudre dans une mer d’incertitudes.
Germaine était malheureuse. Parmi ses soupirants, il n’y en avait pas un pour lui plaire. Bien que fougueuse, du moins en apparence, elle ne trouvait pas qui pourrait satisfaire ses attentes. Souvent, Ghislain la trouvait en larmes, le regard perdu de petite chienne abandonnée : – Je mourrai vieille fille, disait-elle, en le prenant dans ses bras.
Un dimanche matin, habillée de pied en cap, elle apparut devant Ghislain : — Lève-toi, gros fainéant !
De son long pas, elle le traîna dans le cœur de la ville, au coin de la rue de l’Étuve et de la rue du Chêne. Ghislain demeura bouche bée : un petit garçon noir et nu pissait devant la foule.
— C’est une petite statue de bronze, Paul.
— Et il fait vraiment pipi, tatie ?
— Non, petit imbécile, tu ne vois pas que c’est un jet d’eau ?
— Et pourquoi la foule prie-t-elle ?
— Elle ne prie pas, elle exprime un vœu. Le Manneken-Pis fait en sorte qu’il se réalise ! On dit que si une jeune femme célibataire boit son pipi, elle trouve un mari.
— Mais tu m’as déjà, tatie.
— Tu es trop jeune. Quand tu auras vingt ans, j’en aurai trente-deux. Puis Germaine ôta son petit chapeau en fausse zibeline et approcha les lèvres du jet généreux. Ghislain en fut troublé. Aurait-il dû boire lui aussi ? Quel vœu devait-il faire au Manneken-Pis ? Quand les lèvres de Germaine se détachèrent du petit zizi, Ghislain approcha prudemment les siennes en soupirant :
— Je t’en prie, donne un mari à ma mère !

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Eugénie

C’était la première semaine de mai 1914 et le printemps belge, aussi paresseux que son peuple, inspirait à Eugénie une incompréhensible anxiété. Une heureuse convergence astrale du Bélier avec le Taureau avait déjà marqué l’arrivée de l’équinoxe tandis que la brume habituelle continuait à salir les vitres de gris.
Où en étaient les couleurs ? Gény les cherchait sur les visages de la foule, sur les plantes encore dépouillées, sur les reflets des fruits, mais le ciel gris l’obligeait à fermer la fenêtre avec un mouvement de colère. Elle écrasait entre ses doigts les gouttes de vapeur éparses sur une vitre ou sur une feuille et s’humidifiait les lèvres.
Son cœur, contre tout bon sens et sous n’importe quel climat, même le plus sombre, n’avait jamais cessé d’aimer. Il lui manquait la chaleur rassurante de Paul, mais encore plus l’allégresse de ses yeux. Sept ans s’étaient écoulés depuis sa mort, presque trois depuis celle de sa mère Amélie. Gény ne parvenait pas à oublier. Le travail au magasin de mode l’absorbait suffisamment pour l’aider à ne pas trop penser, les difficultés économiques et les tâches domestiques ne parvenaient pas en revanche à détourner son esprit d’un sentiment de vide et d’abandon qui l’empêchait de sourire même s’il y avait du soleil.
À chaque nouvelle rencontre, elle se montrait pressée et fuyante. Elle s’échappait après deux ou trois boutades, toujours insignifiantes. Rien ne devait toucher à son cœur meurtri. Et pourtant, au moment même où la guerre s’approchait, elle ne pouvait s’empêcher de balayer la foule du regard comme si elle attendait quelqu’un. Son corps sentait le printemps avant qu’il ne s’épanouissait, comme un chien languissant sent à des kilomètres de distance l’arrivée d’un séisme.
Elle tourna la tête vers la foule qui envahissait son rayon dans le magasin Ferrari, pour cacher ses larmes. Ses doigts se déplaçaient rapidement sur la caisse dorée, les visages se succédaient opaques, sans yeux ni lèvres, les mots étaient toujours les mêmes. Pour la plupart des voix de femmes, jeunes ou entre deux âges, presque toutes riches ou de la haute société, à la recherche de layettes ou de lingerie intime, de cravates ou de chemises, habits pour la maison, pour le soir, pour la ville. Elle tendit la note, puis elle ajusta ses cheveux rassemblés dans les doux bandeaux de Paris et elle serra sur sa poitrine la veste rayée bleu Nattier. Soudain, un frisson s’insinua dans le creux de sa nuque en la faisant éternuer… Une minute plus tard, elle sentit la courbure de son cou passer du gel à la chaleur, tandis que ses oreilles devenaient rouges. Que lui arrivait-il ? Elle se retourna brusquement et vit l’homme. Il lui suffit de le regarder pour comprendre qu’il était venu exprès pour elle, qu’il reviendrait le lendemain et le jour suivant. Depuis combien de temps, Annibale Fata l’attendait-il, après l’avoir suivie dans toute l’Europe, jusqu’à Bruxelles, dans le cœur secret de la ville ? Gény le regarda un seul instant. Il ne détourna pas les yeux jusqu’à ce qu’elle baissât les paupières. Puis elle revit la scène : elle l’avait rencontré sept jours plus tôt, le 6 mai, un dimanche, au café-concert…

Café concerto 2 -300scan005

Eugénie, Irma e Germaine au Café Concert de la Port de Namur.

Tous les dimanches elle allait avec Germaine et Ghislain au café-concert de la Porte de Namur. Là, au son de l’orchestre, on pouvait assister à de petites scènes de cinéma muet.
— Germaine ?
— Qu’y a-t-il, Gény ?
— Le musicien ! Regarde le musicien !
— Lequel, dis-tu ?
— Tu es aveugle ? Celui de droite. Le contrebassiste. Il ne détache pas ses yeux de toi.
— Gény, c’est une horreur.
— Il n’est pas mal du tout ! Il a de belles moustaches et un air distingué.
— Il est vieux.
— Tu vois ? Il te fait des révérences.
— Merci, c’est trop aimable, dit Germaine pour se protéger. Gény rit.
« Elle ne pense plus à Paul ? » considéra Ghislain, en observant son air insouciant. « Le Manneken-Pis m’a écouté… maintenant, un nouveau mari va apparaître… »

Claudia Patuzzi