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001_Chimpanzè -400-

Rue de Remorqueur V-VII/XI, n. 23, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 101-103, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Par chance, Ghislain trouva qui pouvait le consoler et lui faire oublier les heures passées entre les murs de Saint-Georges. Ce fut une guenon à poil vert dénommée Max qui égaya son enfance de réfugié. Le nom — MAX — avait été donné par quelques esprits inexpérimentés, jusqu’au jour où, en soulevant la queue, ils virent qu’il s’agissait d’une femelle. La maîtresse de la guenon et de l’appartement était une Flamande opulente qui s’appelait Orsola Slutter. Elle vivait dans une espèce de cave au-dessous de l’escalier d’entrée. Une petite fenêtre semblable à un évent, munie de barreaux, donnait sur le trottoir permettant aux passants de lorgner la pauvre bête liée par une petite chaîne à une ceinture en cuir. Souvent, Max s’accrochait jusqu’à cette meurtrière dans une mauvaise odeur de brocolis et elle serrait les pattes autour des barreaux. D’autres fois, elle restait attachée devant un porche à côté des escaliers.Ghislain était heureux quand madame Slutter n’était pas là. Il descendait sous un prétexte quelconque dans la soupente. Après un instant d’hésitation, la guenon montait sur ses épaules, et jouait avec ses cheveux. Puis elle sautait de l’autre côté. Si Ghislain du haut du deuxième étage criait : — Max ! elle se mettait à glapir comme un chien en empoignant la rambarde de fer. Au fil du temps, cette guenon bizarre devint un compagnon de jeu en hérissant la queue sur la droite pour dire oui ou à gauche pour dire non.
À part l’amitié avec Ghislain, Max ne s’entendait avec personne et soufflait comme un chat devant chaque étranger qui s’introduisait dans la maison. Sa maîtresse s’emportait en disant : — Maintenant, tu vas avoir affaire à moi ! Et elle l’emmenait dans la cave. Après quelques minutes de silence, la cravache sifflait dans l’air, tandis que les hurlements de Max déchiraient la tranquillité de la vieille maison. Ces cris rappelaient à Ghislain le hurlement muet, mais tout aussi ardent, sur les lèvres de son père. Il se bouchait les oreilles, mais en vain : l’odeur de la mort revenait à son esprit perdu entre mille pourquoi. Alors pour ne pas l’entendre il s’échappait en courant dans le grenier parmi les volières des pigeons.

Les hivers rue du Remorqueur se partagèrent entre sous-sol et grenier. Dans ce lieu, à peine éclairé par l’œil du tympan, Ghislain avait appris à parler avec les pigeons. Il restait là à regarder les reflets de leurs plumes, tantôt irisés et tantôt métalliques, ou bien il se laissait bercer par le frémissement de leurs ailes en observant la couvaison de leurs œufs.
Bertrand, le mari de madame Slutter, s’occupait de l’élevage des pigeons. Dans cet espace étroit, il avait rangé quatre volières. La plus petite, en pur laiton, contenait quelques rares pigeons de luxe : les cravatés, les pigeons trembleurs et les frisés ; dans une quatrième volière, décorée de feuilles et de vrilles en fer, il y avait une dizaine de pigeons voyageurs.
— Celui-ci, gris clair avec des tiquetures noires sur les ailes, est un pigeon très rapide. Il vole à soixante kilomètres à l’heure et s’appelle Blue. Cet autre, couleur de cendre et de plomb avec quelques nuances de violet, est le meilleur de tous les pigeons de fond. Il vole à cent kilomètres à l’heure et s’appelle Gris…
— Ils savent porter les messages ?
— Bien sûr ! et Bertrand montrait à Ghislain des étuis grands comme des jouets.
— Et ils reviennent toujours ici ?
— Bien sûr, ce sont des pigeons belges, les meilleurs du monde.
— Mais ils ne font pas de concours ?
— C’est un élevage secret. Mes pigeons ne sont pas marqués.
— Et alors, ils ne peuvent pas voler ?
— Seulement si c’est moi qui les fais voler. Parfois, je les prête, si j’en ai envie.
— Et l’on te paie ?
— Bien sûr qu’on me paie, sifflait Bertrand à travers son dentier, pour se pencher ensuite sur Ghislain et murmurer :— Ne le dis à personne ou Bertrand te punira.
— Je le jure.
— Jure-le sur ta mère.
— Non, je le jure sur ma grand-mère.
Quand Max hurlait, Ghislain s’enfuyait chez Bertrand, se blottissant entre les cages pleines de guano et les cuvettes aux eaux troubles. Bertrand commençait à lui raconter des histoires de pigeons croisés arrivés agonisants à Saint-Jean d’Acre. Puis il mimait d’émouvantes histoires d’amour entre un pigeon de fond belge et une pigeonne biset italienne. Pour finir, il décrivait avec de grands gestes les vicissitudes de pigeonniers militaires où quelques pigeons allemands s’étaient mutinés à cause des mauvais traitements et de la nourriture insuffisante. Entre temps, madame Slutter cuisinait de gros pigeons savoureux et Gény criait en bas dans les escaliers :
« — Dépêche-toi, Paul, dépêche-toi, le dîner est prêt. »

Claudia Patuzzi

002_Parch.Grand Place180