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Rue de Remorqueur III-IV/IX, n. 23, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 96-100, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Pour ce bref voyage dans la ville, Ghislain apporta seulement quelques objets : les trois tessons ramassés aux pieds de son père, le sabot rouge de chocolats et ses petits soldats de plomb. Il avait pris un sac avec deux grosses chaussures de cuir noir.
Gény et tante Germaine déambulaient chargées de paquets et de valises. Le vent s’engouffrait sous les jupes, emportait les chapeaux. Ghislain et sa mère marchaient côte à côte, tandis que Germaine les devançait en courant. Agacée par leur lenteur, elle s’asseyait sur un banc, ou au bord du trottoir. Arrivée rue Blanche, elle cria : — Paresseux ! Dépêchez-vous ! Puis, elle se dirigea au pas de l’oie vers l’avenue Louise.
Ghislain observa sa mère. Elle portait deux sacs à main en bandoulière ; au creux de son coude pendaient quatre ombrelles. Elle avait enfilé deux vestes, l’une sur l’autre. D’une main elle empoignait la valise, de l’autre elle serrait un cadre. Il le reconnut aussitôt : c’était le petit tableau de Paris ! Gény remarqua son trouble. Elle souleva ses fardeaux avec élan et, sans détacher les yeux de son chemin, lui demanda :
— Qu’est-ce que tu as, Paul ?
— Je regarde ce tableau, maman.
— La gravure de Brueghel ? Elle plaisait aussi à ton père.
— C’est Brueghel, celui qui meurt dans le tableau ?
— C’est Icare, le fils de Dédale.
— Et pourquoi est-il mort ?
— Il s’enfuyait d’un labyrinthe avec des ailes de cire, mais le soleil fit fondre ses ailes et il tomba dans la mer…
— Et pourquoi ces trois hommes ne l’ont-ils pas sauvé ?
— Ces trois, quoi ?
— Le paysan, le berger et le pécheur.
Gény éclata de rire :
— C’est seulement un tableau. Elle posa sa valise à terre. Ils s’assirent sur un banc près de la rue Blanche. Ghislain demeura quelque temps silencieux, puis il s’exclama :
— Ils sont méchants, maman !
Gény le regarda surprise :
— Tu as raison, ils sont vraiment méchants… Elle avait le regard fixé vers le bâtiment d’en face comme s’il n’existait pas du tout. Ghislain poussa un profond soupir et posa la question qui le tourmentait depuis quelques minutes :
— Et le mort caché parmi les buissons, dans le petit bois ?
— Quel mort ?
— Celui-ci, à gauche, au-dessus du bœuf, à côté de l’arbre… il y a une tache blanche, la tête chauve d’un homme…
— Mon Dieu, c’est un mort ! Gény avait le souffle haletant. Elle ôta son petit chapeau. Arrête, Ghislain, dit-elle, prononçant par erreur son véritable prénom.
— Regarde bien entre les plantes, à gauche, insistait-il.
Gény se couvrit la bouche avec les mains :
— Il a été tué comme ton…
Une voix aigüe les interrompit. Germaine gesticulait devant eux :
— Dépêchez-vous, enfin !

Bruxelles, le 6 septembre 1986

Ma petite fée, où est l’aiguilleur qui m’indique les manœuvres de mon petit train dans le pays de mes ancêtres ? Il n’y a pas de feu de signalisation, ni d’arrêt ! Je roule tout seul à l’aveugle dans un royaume fantasmatique et silencieux où je ne rencontre pas une voix amie, un écho pour guider ma course parmi les passages à niveau toujours plus sombres et mystérieux, entre les villes et les rues que j’ai traversées dans ma fuite effrénée. Où vais-je ? Et pourtant, gardant espoir, je continue.
Nous avons quitté la rue de Plaisance à l’automne 1912, après la mort de grand-mère Amélie. Maman, tante Germaine et moi avons trouvé un appartement très modeste au numéro 3 de la rue du Remorqueur, une vieille maison au deuxième et dernier étage, juste derrière la gare Léopold où nous sommes restés trois ans, jusqu’en 1915. Bien que discrète, on ne pouvait pas du tout ignorer cette rue ; elle reliait en fait deux artères importantes : la chaussée de Wavre et la rue Belliard, qui menait au Palais Royal et son grand Parc.

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Maman travaillait comme caissière de 8 heures du matin à 6 heures du soir dans un important magasin de mode du Centre appelé « Ferrari ». Germaine était modiste en chapeaux dans un autre magasin et gagnait un franc belge par jour. La loi sociale des huit heures n’existait pas encore.
L’appartement comptait seulement deux chambres : celle qui donnait sur la rue servait de chambre à coucher pour nous trois, l’autre faisait office de cuisine, de salle à manger et de salle de bain — il y avait un évier sordide. Les toilettes étaient communes, dans l’escalier. On s’éclairait au gaz, avec la petite toile métallique du bec Auer.
Une nuit, je voulus allumer la lampe qui pendait au-dessus du lit, tandis que maman dormait profondément. Mes mouvements étaient d’une extrême maladresse. Pourtant — à tâtons sur la toile, les mains tremblantes —, je parvins à mettre le feu à cet abat-jour de papier. Je me retournai, triomphant et satisfait, quand maman me donna une claque. Elle avait les yeux terrorisés.
Chaque matin, maman et tante Germaine allaient en ville pour travailler, j’avais les larmes aux yeux. À seulement sept ans, j’allais à pied jusqu’à l’école, le sac à dos sur les épaules ou sous le bras. C’était une longue marche de trois quarts d’heure au moins. Quel que fût le temps ou la saison, qu’il plût, qu’il neigeât, ou que le soleil fût au rendez-vous, j’appris l’art de marcher sans jamais me fatiguer, comme je le fais aujourd’hui.
Mon sac à dos était lourd et mes épaules étaient étroites, alors que ma tête — tu t’en souviens ? — est devenue, quand j’ai grandi, grosse comme une pastèque. Trop d’efforts, trop de kilomètres, trop de froid. J’emportais de petites tranches de pain pour le déjeuner à l’école, je ne pouvais pas prendre le tramway. Il n’y avait pas encore d’autobus, ceux qui étaient tirés par trois chevaux étaient trop chers pour nous. Le trafic était presque inexistant. Je courais avec le sac à dos sur mes épaules, durant trois quarts d’heure dans le parc du Palais Royal, puis, traversant des rues et des places inconnues, je me précipitais dans les ruelles d’un quartier populaire semblable à votre Trastevere [1]. Je traversais ensuite l’avenue Louise et le jeu était fait : j’étais arrivé à Saint-Georges, chez les Frères des Écoles chrétiennes.
J’étais en cage déjà, dès cette période. Je devais être là à huit heures trente et revenir à la maison à cinq heures de l’après-midi. Cet endroit ne me plaisait pas. Toute la journée, je ne faisais que penser à maman et à ma tante Germaine, me rappelant nos plaisanteries et le magasin de jouets que nous bâtirions après notre mariage. Les choses ne se passèrent pas telles que je les avais imaginées…

Un marathonien

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Le petit Ghislain est le premier à gauche debout dans le deuxième rang, à côté du maître. (cliquer pour agrandir l’image)

Claudia Patuzzi


[1] Ancien quartier de Rome.