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La chambre à coucher est plongée dans la pénombre du dimanche, ce moment divin où l’on ne peut pas avoir de rival. C’est l’instant éternel où les songes traînent dans la rétine comme des filets impalpables, tandis que le corps se balance, léger, désireux de s’adonner encore au sommeil avant d’accepter le réveil ; c’est le moment où le regard erre dans le vide, une sorte d’interrègne ou de trêve entre rêve et réalité. Pour combien de temps ? Personne ne peut le savoir avec certitude. Cela peut durer un seul instant, des secondes ou quelques minutes… C’est à cause de cette incertitude que les fables existent : pour nous dérober à cet interrègne vagabond pétri de vie et de mort et nous donner juste une petite illusion d’éternité, la petite glace sucrée d’un happy end. Quelque part, dans la cour, une voix fredonne sans entrain une vieille chansonnette, tandis que le bourdonnement d’une mouche essaie de dessiner des serpentins dans l’espace invisible.

« C’est dimanche », je me suis dit. Des rayons de soleil, échappés par les rideaux, se reflètent parmi des jeux d’ombre sur le mur devant moi. Un grand écran, où le noir, le blanc et le gris forment une véritable jungle ou plutôt un labyrinthe sans issue.

« … Nous entrâmes dans un bois où nul sentier n’était tracé. Ses feuilles n’étaient pas vertes, elles étaient sombres ; ses branches n’étaient pas droites, mais nouées et tordues ; il n’avait pas de fruits, mais des épines empoisonnées… [1] J’entendais partout des lamentations et ne voyais personne qui pût le faire ; aussi je m’arrêtai tout éperdu … »[2] murmure une voix presque humaine du mur.

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Si j’observe attentivement mon ‘écran’, j’arrive à entrevoir, au milieu d’un enchevêtrement d’épines et de feuilles, deux rameaux dépouillés et tordus se penchant dans le vide, tels un bras et une main à la recherche d’aide. Plus en bas, à peine visible sur la droite, je découvre un visage désincarné… Non, ce n’est pas le visage d’un être humain, mais plutôt d’un être… dendritique ! Un homme-arbre ! Ou, pour mieux dire, un arbre avec des yeux, un nez, une bouche, tellement étouffés d’épines, de ronces et brindilles pointues qu’une grimace s’y affichait de douleur indicible. D’ailleurs, un étrange fil glissait de ses lèvres vers le bord de l’écran…  J’étais déjà hors de moi lorsqu’une lamentation presque humaine envahit ma chambre…

« Pourquoi me déchires-tu ? N’as-tu en toi nul esprit de pitié ? Nos fûmes hommes, et nous sommes broussailles… » [3]

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Maintenant, l’image sortant de l’écran a énormément grandi. Je peux finalement découvrir le parcours de ce fil mystérieux ! Il se dirige décidément vers un homme à la noble figure, en train d’écouter avec émoi l’histoire de l’homme-arbre. Leurs lèvres sont presque enchaînées par un flux verbal silencieux les fusionnant dans un seul destin qu’on dirait cadencé par ce fil rouge des gouttes de sang tombant une à une dans un rythme inexorable… Je regarde autour de moi. Un vacarme d’enfants retentit dans la cour. Le nuage d’air suspendu dans la chambre subit un tremblement. Un souffle triste l’a provoqué, dense et précis comme un alphabet. Un fil de mots faisant écho à une histoire vécue aussi qu’à un lien indissoluble. Je frissonne : maintenant, je me souviens. Je suis spectateur d’un dialogue entre esprits élus, deux victimes unies dans le même destin tragique, frappés par une condamnation injuste : l’exil perpétuel pour Dante Alighieri, la prison et le suicide pour Pierre des Vignes [4]. Dante  – l’homme bien habillé à la noble figure – porte dans la main une petite branche qu’on a violemment arrachée depuis le tronc de l’homme-arbre. Un flot de sang jaillit de la branche coupée, tandis que le fond blanc de l’écran devient de plus en plus rouge. Et je reconnais le rouge foncé du sang humain…

« Comme un tison vert, brûlé à l’un des bouts, qui gémit par l’autre, et qui grince sous l’effet du vent qui s’échappe, ainsi du bois brisé sortaient à la fois des mots  et du sang ; moi je laissai la branche tomber, et restai là, saisi de crainte… » [5] la voix continue à murmurer.

Combien est-il rouge et vif, ce sang qui se mêle aux paroles ! Et l’art, l’écriture, ne sont-ils pas, eux aussi, des corps vivants comme les nôtres ? Je dirais même plus. L’écriture est à la fois pensée, sensation, réalité en métamorphose continue. Elle est le lien sur terre le plus puissant, car elle est capable d’abattre les confins entre le rêve et la réalité, entre la réalité et le temps… rien qu’à travers des mots chargés de sang, de parfums, de nostalgie, d’odeurs, de sons, d’injustice…

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Dessin à encre de chine de Claudia Patuzzi (cliquer la photo pour l’agrandir)

Je suis dans mon lit, en face d’un cinémascope américain en couleurs qu’aurait pu graver avec une précision pareille le génie obsédé d’un Kubrick. Je me trouve à deux pas de l’Enfer, mais les deux protagonistes ne s’aperçoivent pas de ma présence. Ils ne cessent de se fixer dans les yeux, figés ab aeterno dans cette scène tragique marquée par un simple fil d’encre noir et rouge. Peut-être me suffirait-il d’un seul pas pour les rejoindre…

Quand je me suis réveillée, j’avais cette petite branche renfermée dans les mains. Il est donc possible que ce que c’est passé ne fût pas un rêve… Peut-être, suis-je entrée dans une autre histoire, dans un autre monde de plus en plus globalisé : l’histoire de Polidor, de Daphne ou, plus banalement, celle de quelqu’un d’entre nous…

Claudia Patuzzi

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[1] Dante Alighieri, Divine Comédie, L’Enfer, traduction de Jacqueline Risset, (Flammarion, Paris, 1985, 1992), chant XIII, 7° cercle, 2° giron : Violents contre eux-mêmes. Nous sommes dans la forêt de suicidés, changés en arbres qui parlent et se lamentent. vv.4-6.

[2] Ibidem, vv. 22-24.

[3]Ministre de l’empereur Federico II du Suède, célèbre juriste et poète. Accusé de trahison, condamné à la prison, aveuglé, il se suicida, selon certains et selon Dante lui-même, innocent en réalité de ses crimes. Il était fameux pour son éloquence ornée, et Dante, le faisant parler, adopte son style.

[4] Ibidem, vv. 35-37.

[5] Ibidem, v.40-44 .

Claudia Patuzzi