Mots-clefs

, , , , , , ,

001_L'addio di Ghislain Iphoto

L’adieu de Ghislain à sa grand-mère. (cliquer sur la photo pour l’agrandir)

Rue de Plaisance IV-V/V, n. 21, traduction et nouvelle adaptation de La stanza di Garibaldi, pp. 88-91, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré. Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Juillet 1912, Amélie Molitor mourut d’une tumeur à l’estomac trois ans plus tard, à soixante-six ans, le jour de l’incendie de l’Exposition universelle dans le bois de la Cambre. http://fr.wikipedia.org/wiki/Bois_de_la_Cambre Le destin voulut que sa mort ne passât pas inaperçue, comme ce fut le cas après la mort de César, lorsqu’une comète resplendit pendant sept jours d’affilée vers onze heures, avec une telle clarté que l’on aurait cru à l’ascension de son âme dans le ciel. Ce fut presque le même phénomène qui se produisit le jour de la mort d’Amélie. La grande serre vitrée du Palais art nouveau fut pulvérisée dans l’air, flottant dans le ciel en d’incandescentes barres de fer. Les morceaux de verre implosaient en un feu d’artifice. Les flammes léchaient la lune en la teignant de rose : Bruxelles semblait brûler à jamais tout entier.

Ghislain observait par la fenêtre le ciel livide et la fumée dense qui occupait, menaçante, la zone sud de la ville. Il se trouvait dans la chambre de sa grand-mère et il tournait le dos à la mort, tôt survenue. Tel un courant d’air, la mort avait frôlé ses yeux dépourvus de cils, en lui séchant le visage en larme. Tout de suite après, avec la légèreté d’un ange, elle avait rejoint grand-mère Amélie. Ghislain demeurait perplexe : elle n’était pas aussi laide que celle de son père. Le visage de sa grand-mère était serein et une odeur de miel sortait de ses lèvres entrouvertes. La mort, après avoir adressé à Ghislain un sourire rassurant, se pencha vers Amélie, lui mit avec délicatesse une main dans la bouche et en sortit un petit objet roulé dans un papier… Ghislain reconnut aussitôt de quoi il s’agissait : c’était un bonbon Milk ! « C’est pour toi, c’est ta grand-mère qui te l’envoie », lui dit-elle avec douceur. Il prit le bonbon, en faisant attention à ne pas la toucher.

Entre-temps, finalement libérée de ses tâches féminines, Amélie Molitor errait, pour la première fois de sa vie, dans les royaumes de l’imagination. Elle s’était retrouvée devant la mort et maintenant elle faisait partie du grand tout. « Peut-être, elle rencontrera mon père et le consolera… », pensa Ghislain attiré par les lueurs qui incendiaient la vitre.Les sirènes des pompiers retentissaient, les gens hurlaient dans les rues. Des milliers d’étincelles crépitaient dans l’air. Ghislain ouvrit la fenêtre et une bouffée, mêlée à une poussière soyeuse pareille à du talc, lui toucha les joues. Il essaya de s’emparer des minuscules étoiles devant lui, mais elles s’éparpillèrent en paillettes de cendre.

— Viens, mamie ! cria-t-il, sans percevoir le pas léger de sa mère.

— Que fais-tu ? lui demanda Eugénie.

— Je cherche mamie.

— Mais mamie est morte, maintenant.

Ghislain montra les minuscules étincelles en mouvement : — Si je parviens à saisir l’âme de mamie, elle restera toujours avec nous.

Un sourire mystérieux se dessina sur les lèvres d’Eugénie. Son regard se perdit vers l’horizon à la recherche de deux figures désormais lointaines.

— Les voici, ils sont là, ils vont vers les étangs d’Ixelles et le bois de la Cambre, au milieu de l’incendie !

La mort revint. Eugénie eut à peine le temps d’en voir le visage impassible, où pleurs,  pitié et douleur se mêlaient en d’antiques mots et histoires. Elle concentra son regard sur les taches violettes des flammes et y entrevit un oracle, un signe codé comme un rébus. Dans la hâte d’atteindre son but, Amélie précédait son accompagnatrice en lui touchant le nez de ses pieds nus. La lumière froide des yeux gris de Cyrille avait disparu, remplacée par le sillage d’une mouette qui file vers la haute mer.

— Et quelle est l’âme de mamie ? demanda Eugénie.

— Une de ces lueurs qui ne s’éteint jamais.

Eugénie le caressa :— C’est vrai, dit-elle, mamie Amélie ne s’éteindra jamais.

— Et papi ?

Eugénie fixa les langues de feu qui jouaient parmi les cendres. Puis elle dit, à voix basse: — Papi ne mourra pas, c’est nous qui devrons nous en aller.

002_Melanie Dubois 400002 - Version 2

Mélanie Dubois, la marâtre.

Deux mois plus tard, Cyrille se remaria avec une dame entre deux âges. Sur la photo, je vois une femme avec un large chapeau garni d’un ruban de fourrure. Une pensée en crêpe transparente est accrochée à sa poitrine. Son visage est pâle. Elle écrira quelques fois, d’une calligraphie ordonnée et élégante, des cartes postales qu’elle signera : bonne maman.

Ghislain savait seulement que sa grand-mère était morte et que cette femme était une marâtre. Son prénom, par une étrange ironie du sort, résonnait un peu comme celui de sa grand-mère : Mélanie. Le nom de famille en revanche avait une sonorité de noble : Dubois.

Le jour de son mariage durant le service religieux, Ghislain fouilla dans le fond de la poche de son par-dessus, prit le papier orange et brun, l’ouvrit et, avec lenteur, suça le bonbon Milk que sa grand-mère Amélie lui avait offert le jour de sa mort. Il le fit durer le plus longtemps possible, en le serrant entre la gorge et le palais, tandis qu’il répétait en pensée une formule magique. Cette tumeur de sucre qui pendant tant d’années avait reposé au fond du corps d’Amélie Molitor revenait comme un souvenir, riche de précieux parfums d’épices. Ce fut alors que l’odeur de lait et de miel se répandit dans la nef de l’Église recouvrant le parfum des glaïeuls. Durant un instant, le prêtre arrêta de parler, Mélanie Dubois éternua trois fois et le soleil éclaira les lunettes du grand-père. Cyrille Balthasar se retourna d’un coup, surpris par cette saveur familière : l’incomparable arôme des lèvres d’Amélie Molitor.

Claudia Patuzzi

003_Ghislain a 5 anni- sc002 - Version 3

Ghislain à six ans.

Claudia Patuzzi