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001_Ghislain trois ans 180 - Version 2

Ghislain à trois ans.

Rue de Plaisance I/V, n. 19, traduction et nouvelle adaptation du chapitre I de La stanza di Garibaldi, pp. 80-82, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Cet après-midi-là le vacarme était général. La tante Agathe courait en essuyant son visage avec sa jupe et ses cousins hurlaient. Une forte odeur de café venait de la cuisine. Ghislain était resté à regarder son père pendant quelques minutes. Était-il vraiment mort ou bien était-il encore en train de parler ? Peut-être, ses lèvres voulaient lui dire quelque chose. Il s’approcha du fauteuil, puis il recula, impressionné. Son père murmurait, d’une voix imperceptible : « Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ?

— Tais-toi papa ! supplia-t-il, tandis que la tante Agathe lui refermait brutalement les paupières et la bouche.

Ghislain observa la scène. L’oncle Laurent se tenait dans un coin, près du baldaquin. Il paraissait vieilli, ce n’était plus le sauveur d’aéroplanes du Bois de Boulogne. Une rafale lui avait ébouriffé les cheveux lui conférant un air encore plus sombre.

— Qui a ouvert la fenêtre ? dit quelqu’un.

Ghislain posa les yeux sur le bord du fauteuil, une bouffée d’air avait soulevé le volant de velours et une lueur jouait avec les ombres à terre. C’était juste à cet endroit que la main de son père, restée ouverte, indiquait quelque chose. Il y avait une étrange odeur d’amandes amères dans l’air. D’où venait-elle ? Il connaissait cette odeur…

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photo de Claudia Patuzzi (cliquer pour agrandir)

«  Trois… Il y en a trois… ramasse-les ! » murmurait son père. Sans comprendre, Ghislain traîna vers la soucoupe qui gisait en morceaux sous le fauteuil… « L’odeur est ici… ou bien elle est dans sa bouche ? » Il ramassa les trois tessons en les serrant dans son poing. Puis il les mit dans sa poche. Dans sa hâte, il se coupa la paume de la main. En quelques secondes, sa tête se mit à tourner, tandis que sa mère accourait vers lui.

De ce jour-là, les cauchemars se succédèrent à un rythme régulier. C’était toujours son père qui venait, le visage sillonné de larmes. Il les épiait dans leur sommeil, avant de leur demander, en soupirant, de l’aider.

Plus tard, d’autres événements se multiplièrent sous des formes mystérieuses. En premier lieu son œil. Comme s’il ne voulait plus se souvenir de la mort, son œil droit resta pour toujours mi-clos. Les médecins parlèrent d’un tic chronique dû à un spasme du nerf optique et en restèrent là. Le second événement a trait à la blessure de la main droite. L’entaille devint noire et gonflée. Jusqu’au lendemain des funérailles, Ghislain dut garder la main plongée dans une infusion d’eau et de sel. Lorsque sa mère lui demandait la raison de cette étrange blessure, il disait que c’était à cause d’un clou. Il ne dit jamais rien de ces tessons : il les cacha dans un tiroir pour les emporter ensuite comme une amulette dans toutes ses pérégrinations. C’était le « cadeau » que son père lui avait fait avant de mourir. Le troisième événement concerna son identité. Dès lors, pendant cinq longues années et par la volonté de sa mère, son prénom n’était plus Ghislain, mais celui de son père, Paul.

Bruxelles, le 15 juin 1986

Janvier 1910 : ma mère et moi nous déménagions à Bruxelles, dans la maison de mes grands-parents. Tante Germaine nous attend à la gare, plus jolie que jamais. Je me souviens très bien de l’appartement de la rue de Plaisance : un trois-pièces, avec deux chambres et une cuisine ; des toilettes en commun dans l’escalier. Pour nous laver un tub en zinc, pour la lumière des lampes à pétrole et des bougies… Les affaires du grand-père ne marchaient pas fort, tante Irma s’était mariée, comme les oncles Prosper et Léopold. Maman et la tante Germaine durent chercher du travail. Nous sommes restés ici trois ans, de 1910 à 1912, jusqu’à la mort de la grand-mère. Nous vivions dans une maison de pauvres.

Un pauvre

Claudia Patuzzi