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Paul VII/V, n. 18,  traduction et nouvelle adaptation du chapitre V de La stanza di Garibaldi, pp. 77-80, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

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Les trois morceaux de la soucoupe de porcelaine représentant la tour Eiffel sont toujours sur l’étagère. Peut-être que je ne devrais pas les garder ainsi, bien en vue. Quelle explication pourrais-je donner si quelqu’un les voyait ? Mais voilà… qui peut les voir ? Ici est mon refuge. Je n’y ai fait rentrer personne. Aucune visite. Et ma mère passe silencieuse sans s’arrêter. Qui sait où Ghislain avait gardé ces objets pendant toutes ces années ? Et combien de fois aura-t-il pris ces morceaux entre ses mains, les serrant avec force pour les réunir ? Ghislain devient-il sorcier ? Avec une attention exclusive, il rapproche les pièces l’une de l’autre, il souffle, il prononce de phrases mystérieuses jusqu’au moment où — miracle ! — une petite soucoupe à café apparaît, ornée avec l’emblème de la Tour Eiffel.
« Pauvre papa ! » soupire-t-il, en regardant la soucoupe, « Garibaldi, je te remercie ! »
Le crépuscule inonde le centre de la chambre, il doit allumer. Derrière les carreaux, les maisons alignées, couvertes d’une brume rose, sont en train de disparaître de la vue.
Ghislain se jette sur le fauteuil de Cyrille. Il imagine qu’il serre les bras d’une chaise électrique. Son visage est terreux. Des rigoles de sueur lui coulent du front. Il a deux cents ans. Moins trois. Moins deux. Moins une… il traverse une galerie terrifiante…
Le jour de la Saint-Nicolas, toute la maison des Mancini était décorée pour la fête. Il avait un peu plus de quatre ans. Ce matin, il avait reçu en cadeau un sabot coloré entouré d’un mouchoir de soie rose, rempli de chocolats. Il y avait un grand vacarme dans le salon. Les cousins bavardaient gaiement dans un coin en ouvrant les paquets, mais les présents, comme toujours, ne leur convenaient pas. S’il s’approchait, ils faisaient une grimace : « Zérus ! Va-t’en ! » Ghislain se retrouvait seul avec son sabot de cacao qui lui brûlait les mains.
Les grands riaient et s’embrassaient avec chaleur. Sa mère était distraite : elle prenait un chapeau dans une boîte et le posait sur sa tête. Elle s’asseyait ensuite sur le bras d’un fauteuil. Elle ajustait le col de son père. Ghislain poussa un soupir : « Oh la la ! Elle est toujours avec lui ! » Oui, il était jaloux, il aurait voulu prendre ce chapeau et le mettre en pièces, puis il regarda son cadeau avec désespoir. Discrètement, il décida de s’écarter pour dévorer sa proie. « Si je suis Zérus, vous êtes trop nombreux ». Il se dirigea avec emportement vers la cuisine, dans le garde-manger abrité par un rideau, où se trouvait le panier du chat.
Le vieux Gaston s’était enroulé sur lui-même, en paix avec le monde. « J’ai quinze ans déjà et tu ne vois pas comme je suis vivant ? » Il ronronnait. Ghislain le caressa. « Moi aussi je suis vivant, même si je suis un zéro… » Il avait réussi à défaire avec les dents le ruban et à ne pas déchirer le mouchoir lorsqu’il entendit des bruits furtifs dans la cuisine. « Est-ce une souris ? » demanda-t-il à Gaston.
La cuisine n’était plus vide. Autour de la table se tenait Agathe, la tante qui sentait toujours l’eau de Cologne, et deux autres oncles prétentieux. Elle était occupée à sortir des papiers de l’étagère et les montrait à ses frères.
Ghislain se concentra avec peine sur le paquet jusqu’à ce qu’il parvint à en ôter le papier, et à plonger une main dans les chocolats. Il en prit un. Deux moustaches marron entourèrent ses lèvres : il était devenu Le Chat botté.
Ghislain aurait voulu plus de chocolat… Son cœur commença à battre la chamade : « Pourquoi cette tante est-elle ainsi bizarre ? »

Agathe tenait serrée entre ses doigts une feuille de papier recouverte de gribouillis noirs, qu’elle montrait, effrayée, à l’un des deux frères : — Tu as vu ? Lis ici.
— Où as-tu pris ce document ?
— Qu’est-ce que cela peut faire ? Je le remettrai à sa place. Alors ?
L’homme s’arrêta un moment pour lire, puis il éclata :
— Mon Dieu, ils veulent…
— Se marier !
— Et nous ? intervint l’autre.
— S’ils font cela, nous n’aurons plus rien ! siffla la femme. Il ne lui a donc pas suffi de l’endoctriner et de venir ici avec ce bagage ?
— De quel bagage parles-tu ? demanda le plus jeune.
— Crétin, tu ne comprends pas ? L’enfant…
« L’enfant ? » se demanda Ghislain, pendu avec les deux mains au rideau du buffet.
— Ils veulent faire cela en cachette, mais ils ne l’ont pas encore fait. Tu comprends ?
Ghislain eut la sensation de voir flotter dans la cuisine ce « Tu comprends ? » Il le vit voltiger dans le désordre des tasses et des plateaux de biscuits, se confondre parmi les odeurs des antipasti, hésiter quelques secondes sur un ruisseau de crème pour se poser finalement sur le front des deux oncles qui murmurèrent, ensemble :
— Nous avons compris !
— Bien, alors…
Agathe était sur le point d’expliquer son idée quand la poignée de la cuisine s’abaissa. L’enfant retint son souffle. La tante eut juste le temps de murmurer :
— Qui est-ce ?
Elle vit Gény et Paul pencher la tête depuis le seuil en demandant :
— Vous avez vu Ghislain ?

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Une semaine plus tard, à quatre heures de l’après-midi, Paul Mancini fut retrouvé raide mort dans sa chambre à coucher. C’était le 12 décembre 1909.
Il était en robe de chambre. Il lisait le journal et sirotait un café dans un fauteuil après avoir mangé du canard et bu beaucoup de Bordeaux. Sa tête était penchée sur le côté, les bras tendus dans une étreinte spasmodique. Les yeux étaient ouverts, avec une expression de muette interrogation.
Le médecin de famille régla l’affaire d’une sentence lapidaire :
— Il s’agit d’un infarctus. Il mangeait et buvait trop.
Avec la même hâte, le notaire lut le testament et la douairière le confirma, le scellant d’un sourire. Personne ne réagit, excepté l’oncle Laurent, qui interrompit la séance en criant :
— Vous êtes des infâmes !
Ghislain sut simplement qu’il devait retourner à Bruxelles chez ses grands-parents, rue de Plaisance. Sa mère était effondrée, elle continuait à l’appeler Paul et elle ne voulait d’aucune manière faire allusion à cet événement soudain. Il ne fut pas emmené à l’enterrement : on ne crut pas opportun qu’un enfant si petit participât tout seul au grand événement de la mort.

Claudia Patuzzi