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L’araignée de fer, croquis de Claudia Patuzzi

Paul VI/V, n. 17,  traduction et nouvelle adaptation du chapitre V de La stanza di Garibaldi, pp. 70-73, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Je serre encore sa lettre entre mes mains. Mon lit est couvert de feuilles. Je penche les yeux sur des lignes serrées, si denses qu’elles semblent demander pardon d’occuper cet espace. L’espace d’une feuille. D’une vie. Je lis encore et je le vois. J’entends ses pas. Je visualise ses souvenirs…
Ghislain va et vient dans son appartement comme un loup en cage. Au souvenir de la confiture, il ne résiste pas, il court jusqu’au frigo et prend un pot de prunes cuites. Mais il suspend son geste. Non, ce n’est pas la même chose… et il repose le pot à sa place. Il a pâli d’un coup. Son visage se contracte, des rides apparaissent sur son front lisse. Un frisson passe sur sa peau claire. C’est le souvenir du sourire adolescent de sa mère. C’est son corps nu et blanc, inaccessible, qui maintenant le possède, comme cela s’est produit bien d’autres fois auparavant.
— Mon Dieu, protège moi.
Dans un éclair, il revoit la scène comme si elle était devant lui, entre le fauteuil et le bureau… Les volets filtraient à peine la lumière, c’était le début d’un matin de printemps. Son père et sa mère étaient près de lui, sur le grand lit à baldaquin aux lourds tissus de brocart… Il se perdait dans ces draperies, pendues au plafond comme le chapiteau d’un cirque. Il enviait ses parents chaque fois qu’il les voyait y monter, ne parvenant pas à dormir.
— Maman, vous dormez dans un théâtre ?
— Oui, Ghislain, ici nous faisons de jolis rêves.
— Pourquoi ne construis-tu pas un théâtre pour moi aussi ?
— Quand tu seras grand.
— Et nous pourrons dormir ensemble ?
— Tous les trois ?
— Non, seulement toi et moi, maman…
Ils dormaient tous les trois dans la même pièce. Une commode régence recouverte d’un miroir occupait l’espace derrière le lit. Il voyait le reflet de son père et sa mère nus l’un sur l’autre comme des blessés qui sursautaient, les jambes entrelacées, dans des gémissements de douleur. Pourquoi papa faisait-il mal à maman ? Ils ne savaient pas, eux, qu’il les voyait. Pourquoi criaient-ils de cette manière étrange ? Ils n’avaient pas froid ?
Un matin, son père se leva soudain.
— Qu’est-ce qu’il y a ? cria-t-il.
Silence. On entendit seulement un souffle étouffé.
La tête de Gény émergea de la couverture : — Que se passe-t-il, Paul ?
— Il y a quelqu’un, ici, dans la chambre. Tu n’entends pas ce souffle ?
À ce souvenir, Ghislain sursaute, touche sa poitrine, sent son propre souffle haletant, rejetant un peu de lait… Puis il ressent la voix de sa mère :
— Je l’entends, Paul.
— Chut ! Peut-être un voleur… Maintenant, il va avoir affaire à moi.
Paul alla prendre le pistolet dans la commode.
— Il est chargé, murmura-t-il.
— Fais attention…
Le souffle inconnu se fit plus fort et s’évanouit dans une sorte de sifflement. Paul était en pyjama, attentif, le doigt tendu sur la détente. Il tourna autour du lit, puis il s’arrêta brusquement.
— Mon Dieu, Paul, qu’as-tu vu ?
Le visage de Paul était pâle : — Mon Dieu, Gény, ce n’est que Gaston, le chat. Il est endormi sur le tapis ! Rassuré, il  sauta sur le grand lit en riant à gorge déployée…
« Et l’araignée de fer ? »
Plus tard, ce jour même, la nourrice des Mancini l’avait habillé d’une marinière. Maman, Paul et l’oncle Laurent envisageaient de faire une randonnée.
— Ne sont-elles pas jolies, ces tasses à café ? avait dit sa mère devant un étalage de souvenirs. Ils étaient maintenant au-dessous d’une énorme araignée de fer.
— Dépêche-toi ! avait crié Paul, déjà prêt à monter.
— J’en achète deux : une pour toi et une pour moi, dit-elle en riant, les cheveux ébouriffés par le vent.
Tous les quatre gravirent les étages de ce monstre.
— Monte, Ghislain, n’aie pas peur, l’encouragea l’oncle Laurent du haut d’un petit escalier de fer.
— Non ! Il ne se séparait pas du bord de la balustrade…
— Prends-le sur toi, Paul.
Il résistait, paniqué à l’idée que sa mère voulait le livrer à la mort.
— Viens ici, ce n’est rien, je te tiens par le bras. C’était son père qui le soulevait et l’emmenait dans cet enfer. L’escalier tournait en colimaçon. Les maisons, au-dessous, se faisaient toujours plus petites. Ghislain risquait d’étrangler son père tant il se serrait contre lui. Il entendit sa mère qui riait derrière eux.
– Nous sommes presque arrivés !
Sur la terrasse, Paul le souleva en l’air comme une plume. Il eut des vertiges : mais qu’est-ce qu’ils pouvaient regarder, puisque tout était aussi épouvantable ? Son père le reposa à terre. Un sentiment de profond découragement s’empara de  lui. Il observa cette bandelette d’argent qui ressemblait à une rivière, s’accrocha à l’horizon brumeux jusqu’au moment où le visage de sa mère se tourna vers lui.
Ghislain ouvre ses yeux : la chambre est vide, l’araignée est disparue. Il pousse un soupir de soulagement, puis il boit à petits coups son café brûlant.

Claudia Patuzzi