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Paul V/V, n. 16,  traduction et nouvelle adaptation du chapitre V de La stanza di Garibaldi, pp. 70-73, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

 Comment aurait-il pu continuer cette lettre? Encore un discours inachevé, des mots interrompus pour suivre ses pensées, pour regarder autour de lui dans son «appartement » et trouver dans les objets un point d’appui à ses souvenirs. Comme cette estampe d’Icare. J’essaie d’imaginer une des nombreuses soirées où Ghislain s’attarde, seul, à son bureau.

Oui, maintenant je le vois…

… Il interrompt sa lettre et regarde le petit cadre d’Icare accroché au mur: « Maintenant je sais pourquoi ces hommes ne bougent pas ».

Puis il s’en écarte avec un petit rire. Il pense à l’invention de l’avion. Son œil fermé s’ouvre dans un mouvement de colère, puis il se referme.

« À Paris on était en 1908 et il n’avait pas encore trois ans… »

-Brrr… brrr…

-Ghislain, ne t’approche pas de l’eau.

-Attention avec cet élastique, si tu tires dessus, tu vas le casser.

-Regarde, je t’apprends comment faire…

L’oncle Laurent prenait dans sa main le petit aéroplane, enroulait l’élastique autour de l’hélice, immobilisait l’avion pendant une seconde, puis le laissait aller dans le ciel.

-Tu vois? C’est comme ça qu’on fait, essaie, maintenant.

Le Bois de Boulogne a un grand lac ombragé. L’aéroplane fit une pirouette sur lui-même, puis il tomba dans l’eau comme un oiseau blessé. L’oncle Laurent resta immobile sur le bord du lac, indifférent aux vagues qui trempaient les semelles de ses chaussures. Les ailes de l’aéroplane oscillaient sur l’eau. « Va-t-il couler ou non? » se demanda-t-il, avec l’air d’un philosophe habitué aux malheurs de l’histoire. Mais l’aéroplane changea de direction: deux canards le croisent qui le détournèrent vers un îlot et une dangereuse petite cascade. L’oncle éteignit son cigare dans l’herbe. Il demeura pensif un instant, puis il enleva sa veste et sa cravate. Une seconde plus tard il n’avait plus ni chaussures ni chaussettes. Ghislain était devenu muet. Eugénie demeurait immobile dans le pré. L’oncle pataugeait autour de la petite île parmi des nénuphars violâtres ; l’eau lui arrivait à la taille. Il saisit l’aéroplane juste avant qu’il ne tombe à pic dans la boue: – Je l’ai attrapé! Une nuée compact d’oiseaux s’enfuyaient en rafale dans la voûte du ciel…

« Tout le mérite en revient à l’oncle Laurent… » sourit Ghislain en se mordant un ongle. De son enfance, tout lui apparaît confus. Le visage de sa mère, fondu dans la brume, se détache de l’ensemble. Il a un sursaut soudain. Oui, il était jaloux de son père, de son amour pour sa mère, il était jaloux de tout, capricieux aussi.

« Non, je ne peux pas lui écrire cela, je ne peux pas le lui dire. » Les baisers, les caresses de son père pour sa mère le rendaient jaloux. S’il restait en arrière pendant leurs promenades, il se sentait abandonné. Alors il se jetait par terre et je pleurais et pleurait…

Et à deux ans?

Un beau dimanche, il firent un pique-nique sous un grand arbre. Il faisait chaud. Le vent déplaçait la jupe de sa mère en découvrant ses chevilles. Son père se précipita pour la recouvrir.

– C’est un joli vent, murmurait-il.

Sa mère était étendue sur l’herbe, peu lui importait que sa robe blanche se salisse. Elle avait la tête appuyée sur les jambes de son père qui se penchait vers elle, en riant.

-Gény, arrête.

-Maintenant c’est mon tour, Paul, donne-le moi.

-Chut, il y a le petit.

-Et alors? Tu ne me le donnes pas ce baiser?

-Quelqu’un pourrait passer.

-Oh la la, Paul! Nous sommes seuls. Ghislain mange sa marmelade.

Paul regarda alentour. Seul le vent déplaçait les feuilles, ils étaient seuls.  Il posa ses lèvres sur celles de Gény.

« Mon père est en train de manger ma mère! » pensa Ghislain terrifié. Le chagrin le dévora, alors que de petits ruisseaux de griottes lui coulaient sur le menton et le cou. « Maman, maman, le sang ! » hurla-t-il avec tout le souffle qu’il avait au fond de la gorge.

-Non, petite bête, c’est la marmelade, ne vois-tu pas !

Sa mère et lui étaient debout, dans les bras l’un de l’autre. Ghislain lui enlaça le cou et plongea la tête dans ses cheveux. Il feignit de pleurer. Il renifla avec avidité le parfum de sa peau.

Paul les suivait de loin.

Claudia Patuzzi