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Paul IV/V, traduction et nouvelle adaptation du chapitre V de La stanza di Garibaldi, pp. 69-70, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus – le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

La mémoire de Ghislain ressemble à une ligne droite destinée à finir contre un mur. Après ce « fait », aucun événement n’a eu pour lui la même valeur éternelle. Ses souvenirs ont survécu, accrochés comme des étoiles marines au seul point d’appui de son existence tourmentée. Cet écueil fertile a la forme du corps de sa mère. Il est recouvert par les algues vertes de ses longs cheveux. Il est entouré d’anémones rouges et juteuses comme ses lèvres. Enfin, deux protubérances molles comme des seins affleurent de cette soupe primitive où le fils, vieux désormais, continue à sucer sa sève et sa nourriture.

Bruxelles, le 2 novembre 1985

Chère petite fée,
Je conserve quelques rares souvenirs de Paris, particulièrement entre 1907 et 1909, de l’âge de mes deux à quatre ans. Papa devait être très riche. Est-il négociant en bétail ? Une vieille photo où on le voit à cheval, près d’un troupeau, m’amène à le croire. Il était gentil avec moi, il m’apportait souvent un cadeau. Dans un coin du vestibule, il y avait une malle pleine de jouets. Je me souviens que je possédais des trains et de nombreux avions miniatures. C’était l’époque de l’invention de l’aéroplane.

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La maison des Mancini se trouvait au bout de la rue d’Auteuil, près du bois de Boulogne. Au-delà du mur d’enceinte, je voyais la pointe du clocher de Notre-Dame d’Auteuil et j’entendais le son de ses cloches qui résonnait sur la place.
Nous vivions dans un bel appartement qui donnait sur un grand jardin. La maison était couverte de plantes qui, l’été, empêchaient d’ouvrir les persiennes. Dans un coin, à droite, il y avait un grand arbre tropical. « N’avale pas ces fruits, ils sont toxiques ! » me criait la nourrice. Quelquefois, je jouais à cache-cache avec mes cousins.
— Où est Balthasar ?
— Où est Zérus ?
— Derrière le noyer.
Mes cousins m’étaient très antipathiques. Ils ne m’appelaient que « Zérus », c’est-à-dire personne. J’étais le plus jeune et, surtout,
l’intrus. Et pourtant, petite fée, j’allais et venais à mon gré dans cette maison dont je connaissais chaque coin par cœur. Je me souviens qu’au bout d’un couloir il y avait une reproduction de Brueghel représentant la chute d’Icare. Je me demandais en le regardant : « Pourquoi le berger, le paysan et le pêcheur ne sauvent-ils pas ce jeune homme qui tombe à la mer ? Pourquoi sont-ils si calmes ? »

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Bruegel, La chute d’Icare (1558 circa), Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts

« AUCUNE CHARRUE NE S’ARRÊTE PARCE QU’UN HOMME MEURT » commentait une élégante graphie, mais je ne savais pas lire. J’étais encore trop petit. Mes yeux dévoraient cette scène avec la souffrance de quelqu’un qui assiste à un crime. « Ils l’ont tué ! » pensais-je, alors que je m’échappais dans le couloir en criant : « Méchants ! Méchants !
Les cousins riaient : « C’est Zérus qui pleure ! »
Étais-je un casse-pieds ? Peut-être que oui. Aujourd’hui encore, je regarde le monde extérieur avec envie et peur ; puis, si je commence à réfléchir, je pense qu’ici aussi, dans l’enclos des murs de l’Institut, protégé par la Providence, tout n’est pas toujours rose…

Zérus

Claudia Patuzzi