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001_ghislain lettera 180

Paul I/V, traduction et nouvelle adaptation du chapitre V de La stanza di Garibaldi, pp. 61-63, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Bruxelles, le 18 décembre 1977

Il était une fois, un enfant, qui comme beaucoup d’autres vint au monde un jour x du mois x de 1905. Un mystère parmi tant d’autres. Déjà, pourquoi le petit Ghislain Balthasar devait-il naître justement ce jour-là de ce siècle-là à Bruxelles au lieu de Pékin ou de Buenos Aires, de parents blancs, à cette époque et non deux mille ans plus tôt ou beaucoup plus tard ? Pourquoi moi, suis-je moi justement ? De quelle mère, de quel père ? Un hasard fortuit d’une rencontre fortuite entre une très jeune Belge et Paul Mancini, un Corse d’une trentaine d’années, de passage à Bruxelles…
Et ainsi, j’ai dû entrer dans la vie sans mon consentement à ces conditions. Je n’ai même pas mérité de porter le nom de celui qui m’avait fait naître. Attention : je ne suis en colère ni contre maman, ni contre mon père. C’est une loi, une force de la nature. Peut-on parler de fautes ? Je crois que non. Mais c’est autre chose que de ne pas vouloir donner son nom à son fils : la différence de fortune, les exigences de la famille française n’ont rien à faire là-dedans, il n’y a pas d’excuses…

X

002 Rue Saint Eloy-740

« X » naquit vers les sept heures du soir, le 19 octobre, tandis que la pluie battait sur les vitres comme un chiffon trempé. La maison de la rue Saint-Eloy était recouverte d’une brume chaude et bienfaitrice venant des cuvettes d’eau bouillante et des nuages de vapeur. Pour voir le visage du nouveau-né, ils durent se mettre à quatre pour amener de l’air en agitant les mains tandis que le médecin de famille, en coupant le cordon ombilical en toute hâte, disait en un souffle avec l’expression grave d’une Némésis :
— C’est un garçon!
Cyrille n’était pas là. Il parcourait l’immense étendue de la Place de la Constitution, vers le centre de Bruxelles. Arrivé à la limite entre les faubourgs et le cœur de la ville, il franchit d’un pas alerte la chaîne des boulevards. Il se retrouva en peu de temps dans les ruelles du quartier des Marolles, où régnait le désordre du marché aux puces puant de moisissure. Imprécations en flamand. À chaque carrefour, il s’arrêtait quelques secondes, de quoi préparer la conversation qu’il allait avoir avec ce traître de Corse.

003_Place Constitution 180

« Pourquoi l’ai-je invité à la maison ? » répétait-il pour la énième fois. Mais la logique venait toujours à son secours, le poussant à suivre la chaîne de cause à effet. « C’était en janvier ? En février ? » Il recommençait à compter, cherchant une date, une occasion, une absence injustifiée, jusqu’au moment où un découragement insurmontable s’emparait de lui. C’était seulement alors qu’il avait la force d’épancher sa mauvaise humeur contre ce garibaldien qui avait eu la fausseté de s’asseoir à sa table et de lui prendre sa fille. « Maintenant, il devra réparer ! Au plus vite, sinon… gesticulait-il dans l’air, ses grandes mains tendues dans le vide.
À la fin de ce vagabondage, Cyrille s’arrêta pétrifié. Il était tard, désormais. La rue était déserte. Des fenêtres venait un bruit de voix et de vaisselle. L’air était imprégné d’odeurs de cuisine. « Mon Dieu, quelle ville immonde », soupira-t-il. Dès qu’il eut tourné au coin de la rue, il fut attiré par un scintillement diffus. Une porte d’or dans un égout.
« Nous y voilà, la Grand-Place est proche. »

004bis_Grand Place droite 180

La pluie dessinait sur le pavé un miroir irisé qui accentuait les lumières spectrales de cette architecture luxuriante. Séduit par ce spectacle, Cyrille demeura immobile, sans parapluie,  dans la place déserte. Dans un intervalle de temps que l’esprit humain ne peut percevoir que dans de rares lueurs de conscience, un éclair mit à nu le ricanement glacial de la tête coupée de Paul Mancini. Cyrille ne fut pas troublé di tout par cette vision. Il se contenta de rester debout au centre de la place, en attendant que le « criminel » se présente. Une demi-heure plus tard, étant donné que la beauté du lieu ne l’aidait en rien, il cracha par terre fougueusement et, libéré des suggestions inutiles, revint en arrière, plus sombre et furieux que jamais.
Dans la déclaration de l’acte de naissance du 21 octobre, Eugénie apparaît comme parent unique, une jeune femme « sans profession ». En ce qui concerne Paul Mancini, on ne trouve pas de traces. Pourquoi n’est-il pas allé au rendez-vous ? Peur de Cyrille ? Fuite de la responsabilité ? Honte ? Ou plutôt, le mépris des riches devant l’odeur rance de la pauvreté ?
Mon oncle me dit un jour que l’entretien entre Paul Mancini et son grand-père eut lieu plus tard, à huis clos, dans la grisaille un peu morbide du petit appartement de la rue Saint Éloy. Lors de cette rencontre, le catholicisme fanatique de Cyrille dut baisser le front devant les exigences de cette riche famille française : Gény et l’enfant vivraient à Paris avec Paul, mais il n’y aurait aucun mariage. Rendu faible par sa pauvreté, le grand-père de Ghislain dut accepter un compromis insupportable.

005bis-Eugénie et Ghislain 2 740

Claudia Patuzzi