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Bruxelles, Les Marolles, Photo de Claudia Patuzzi

Eugénie III/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 50-55, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Mais ce « secret », initialement partagé par les seules Amélie et Eugénie, se propagea dans la petite maison de la rue Saint-Éloi avec la rapidité de l’éclair, tandis que Cyrille, enroulé par l’épais rideau de fumée de ses cigares, ne s’apercevait de rien.
Chaque recoin de la cuisine et des chambres des jeunes filles était occupé par des conciliabules ,  qui ressemblaient aux complaintes des religieuses, interrompues de loin en loin par les cris espiègles de Germaine. Ces soulagements momentanés n’empêchaient pas un lourd silence de régner dans l’appartement au retour de Cyrille, lorsqu’Amélie, ayant rangé les travaux d’aiguille sous les coussins, accourait vers l’entrée pour l’accueillir. À ce climat « stupidement féminin », Cyrille réagissait avec une méfiance animale en reniflant dans l’air la présence d’une menace « étrangère ». Que manigançaient-elles ces femmes ? Un jour, après une brève réflexion, il s’écria : — Zut, elles ne sont que de moucherons !
Un pareil aveuglement se justifiait par un autre secret, ou plutôt, une véritable obsession pour le mathématicien malheureux. Obéissant aux conseils de gens sans scrupules, il avait investi ses épargnes en actions peu fiables, qui baissaient chaque mois davantage. Tourmenté par cet enfer, le journal ouvert sur la page de la Bourse, il s’appliquait dans son fauteuil à faire des conjectures compliquées. Après il se levait, allumait son cigare favori et s’agitait dans la maison. Et cette habitude de laisser des traces n’importe où prit de telles proportions que Germaine et Irma s’amusaient à deviner son parcours en suivant les cendres qu’il laissait tomber, tous les trois ou quatre mètres, en petits tas parfaitement réguliers sur le tapis et sur l’escalier.

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Photo de Claudia Patuzzi

Début juillet 1905, à Bruxelles, le thermomètre indiquait 31 degrés. Obsédés par la chaleur étouffante, les Balthasar se réfugiaient dans leur jardin minuscule comme une flaque verdâtre, qui se trouvait derrière l’appartement. Là-bas, un lierre anémique se penchait avec effort sur la treille du jardin voisin en recouvrant péniblement une porte rouillée. Une chaise longue, appartenant à Cyrille, trônait au centre de ce coin désolé avec une petite table et deux sièges de fer battu. Dernier décor, une ombrelle attachée à un séchoir. Ce jour-là Gény lisait. L’ombre du parasol couvrait ses yeux, empêchant ceux qui la -regardaient de comprendre ses pensées. Cyrille était étendu sur la chaise longue et fumait un cigare.

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— Cyrille ! Amélie était apparue à la porte de derrière.
— Qu’y a-t-il ?
— Éteins ce cigare. Tu ne vois pas que tu déranges Gény ?
— Et alors ? Ce n’est pas la première fois que je fume.
— Il serait temps que tu t’arrêtes.
Cyrille se tourna pour regarder sa fille.
— Cela te dérange ?
— Non, papa, répondit-elle en levant les yeux de son livre.
Le regard de Cyrille reflétait la couleur froide, gris ardoise, des toits aux premières lueurs de l’aube.
— Que lis-tu ?
— Un écrivain américain…
— Toujours cette maudite Amérique !
Amélie les regardait, égarée. Mais Cyrille continua :
— Quand arrêteras-tu de ne lire que de mauvais romans ?
— Ce n’est pas mauvais, tiens papa, lis-le ! dit Eugénie, brandissant le livre comme un pistolet. Elle était debout. Une chemise recouverte de dentelles lui faisait une silhouette informe.
La bouche ouverte, Cyrille la regarda pendant un instant, tandis que la cendre de son cigare se détachait en tombant dans la corbeille.
— Où est le corset ? Pourquoi ne l’as-tu pas mis ?
— Il fait chaud, papa, les vêtements serrés me gênent…
— Le thermomètre indique trente-et-un degrés, s’interposa Amélie, tandis que Cyrille essayait de ramasser son mégot. Il s’arrêta, la main suspendue entre l’herbe et le panier de laine, en lorgnant sa fille de dessous le guéridon.
— Il y a quelque chose d’étrange, Amélie.
— Ramasse ce cigare, Cyrille…
Le cigare restait entre les pelotes de laine, tandis que Cyrille se saisissait des accoudoirs de la transat comme des baïonnettes de guerre.
Eugénie se tenait debout, prête à combattre, lorsque Cyrille éclata : — Mais qu’est-ce que vous avez ? La chaleur vous a monté à la tête ? En voilà une qui s’habille comme au carnaval, ma femme ne veut pas que je fume et les deux autres se mettent à marmonner dès qu’elles me voient et Prosper…
— Qu’est-ce qu’il y a, papa ? Prosper apparut derrière sa mère.
— Tu es déjà revenu ?
— Oui, j’ai fini plus tôt que d’habitude, donc…
— Je voulais dire que tu es toujours en train de bavarder avec ta sœur ces derniers temps… Dis-moi, qu’as-tu acheté ?
— Moi, en fait… Prosper essaya de cacher l’étiquette d’un magasin de jouets connu.
— Ce sont des gâteaux ! hurla Amélie en saisissant le paquet.
— Avec ce que cela coûte… bougonna Cyrille.
Mais l’attention de tous se porta sur la chaise longue : une puanteur de chair humaine s’élevait de la corbeille de laine tandis que les pelotes se ratatinaient comme des citrons moisis.
— Mon Dieu, un incendie ! Hurla Prosper en bousculant une chaise.
— Mon tricot ! Cria Amélie.
— Je m’en occupe, maman, répondit-il en s’emparant d’un coussin.
La confusion était générale. Cyrille, se sentant coupable, éventait les alentours et aidait Prosper, tandis qu’Amélie se perdait en instructions inutiles. Seule Eugénie semblait regarder cette agitation avec le calme d’un spectateur.
— Si Dieu le veut, c’est fini ! Conclut Cyrille, se passant un mouchoir sur le front. Après cette sentence, il alluma un autre cigare et, méditatif, il rentra.
Quand il disparut dans l’embrasure de la porte, Amélie ramassa les citrons déformés ; puis, presque en larmes murmura : — C’étaient pour lui et maintenant ils sont tout brûlés.
Gény sembla se réveiller d’un rêve :— C’est peut-être un présage, maman, peut-être qu’il ne sera pas heureux…
Un charme désagréable voltigeait dans l’air.
— Malheureux ?  Foudroyé par un doute, Prosper se retourna soudain. Alors, le vieux a su ?
— Sois tranquille, il n’a rien découvert, chuchota Amélie.
— Mais il soupçonne quelque chose… dit Prosper.
— Je pense qu’il la trouve trop grosse, soupira Amélie en regardant Eugénie.
— Alors, bouffe Gény. Fais la goulue ! Insista Prosper.
— Prosper, va vite acheter deux gâteaux, l’interrompit Amélie.
— C’est bon, maman, je n’ai pas besoin d’argent. Je suis le parrain, c’est à moi de penser au chocolat !
— Chut, tais-toi, ton père pourrait t’entendre ! dit Amélie, avant de le pousser dehors.
À ce moment, la plus petite des Balthasar rejoignit le groupe : — Mon Dieu, qu’est-ce que ça pue, ici ! Germaine embrassa Prosper, en humant l’air comme un écureuil. Comment va notre petit neveu ? Irma et moi lui avons acheté un nouveau petit complet.
— Vous ne devez pas dépenser de l’argent, l’interrompit Amélie.
— Nous nous sommes disputés. Irma le voulait rose. Moi je préférais le complet bleu.
— Alors ? Rit Prosper.
— Nous l’avons pris blanc.
« Blanc ? » Le regard d’Eugénie se plongea dans une lointaine nuit de janvier. Ce dimanche-là, il y avait de la neige…

Claudia Patuzzi

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Photo de Claudia Patuzzi