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Bruxelles, Grand’Place, photo de Claudia Patuzzi

Eugénie II/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre IV de La stanza di Garibaldi, pp. 45-50, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Quatre mois après ce froid dimanche de janvier, la procession de la Pentecôte remplissait le parvis de l’église de Saints Pierre-Paul-et-Guidon. La rue Saint-Éloi était envahie par l’écho étouffé des chants. Amélie était assise sur le fauteuil, le regard fixé sur un horizon aveugle. Toutes les filles étaient à l’église avec leur père, elle seule n’avait pas voulu y aller, prétextant un soudain mal de tête.
« Cela est arrivé quand ? » Elle poussa un grand soupir, ferma les yeux, puis commença à compter. « Était-ce ce soir-là, après l’invitation à dîner, ou en février, lorsqu’il est revenu ? Je le dirai à Cyrille… »
Quand les jeunes filles revinrent de la messe, elle n’en eut plus le courage. Tandis que son mari lisait le journal et que les deux sœurs cadettes changeaient de tenue, Eugénie et elle conspiraient dans la cuisine.
— Ne te fais pas de soucis, maman, c’est à moi de le lui dire.
— Quand ?
— Demain matin, lorsqu’il se lève.
Cette nuit-là, Eugénie ne parvenait pas à dormir. Assise sur le lit, elle était restée éveillée pendant plus d’une heure, à regarder le visage détendu d’Irma et la touffe de cheveux de Germaine pointant de dessous le coussin avec une colère de chat sauvage, tandis qu’un sifflement imperceptible remuait son couvre-lit. Peut-être rêvait-elle de ses premières règles. « Je veux être une femme comme toi, tu verras ce que je ferai !» avait-elle hurlé un jour.
Eugénie lui effleura les cheveux d’un baiser et repensa aussitôt à ce dimanche de janvier, le « soir des murmures », la première de sa vie… Il était tard et tout le monde se reposait. Sa mère était allée dormir. Elle l’avait entendue s’attarder sur le palier, tendant peut-être l’oreille. Pauvre maman. Au deuxième étage, Cyrille ronflait. Irma et Germaine étaient plongées dans un profond sommeil. Elle était descendue à la recherche d’un livre. Mais était-ce vraiment pour lire qu’elle était allée dans la salle à manger ?
Ce soir-là, elle avait descendu les escaliers par bonds, au risque de tomber, comme elle faisait depuis sa plus tendre enfance, s’amusant à poser les mains sur la rambarde et à rester suspendue dans les airs pendant cinq ou six marches. Ce soir-là, elle ne pensait qu’à cet invité. Quand il l’avait regardée, elle s’était levée d’un coup pour garder le contrôle d’elle-même. Elle avait essayé de parler de Dreyfus, mais en vain. Elle ne faisait que penser à ses yeux. De quelle couleur étaient-ils ? En revanche, elle se souvenait bien de sa bouche restée mi-close pendant leur conversation. De quoi avait-il parlé ? Elle ne le savait plus. Où avait-elle mis le livre ? Il n’était plus sur la table du dîner, ni sur l’étagère, ni sur le fauteuil… C’est alors qu’elle l’avait vu apparaître, lui, surgi de nulle part, comme un voleur, de derrière l’escalier. Il semblait là par hasard, il bredouilla une excuse, mais ce n’était pas vrai : il l’attendait depuis environ une heure, la pièce était remplie de son souffle, comme s’il ne réussissait pas à déglutir… Elle n’avait pas eu le temps de dire un mot qu’il l’avait attirée vers lui en murmurant son nom. Pourquoi n’avait-elle pas crié ? Elle ne le savait pas, tout s’était passé en quelques instants.

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Claudia Patuzzi, « Le portrait », technique mixte sur papier, 1973 

« N’aie pas peur, on monte… avait-il susurré, avant de ressembler ses cheveux en une longue natte. Peut-être avait-elle donné son accord, maintenant elle n’en était plus sûre… Elle savait seulement qu’elle était collée à lui lorsqu’il s’était arrêté au premier étage, le temps de lui demander : « on entre ? »… d’ouvrir la porte sans attendre la (sa?)réponse… et elle s’était retrouvée dans la chambre de Prosper et Léopold, renversée sur un lit, comme dans un rêve, sans la moindre force de réagir. « Ne parle pas, petite, ils peuvent nous entendre…» avait-il murmuré encore, tandis qu’il la mettait sur le dos, les bras abandonnés. Mais cette douceur n’avait duré que quelques secondes, juste le temps de lui baiser les mains… il fut aussitôt sur elle, un visage inconnu et fou, le regard vitreux du noyé. Elle avait touché ses cheveux : ils étaient trempés.
« Chut ! N’aie pas peur… » et pendant ce temps, il lui soulevait la jupe au-dessus des genoux et lui ôtait les bas, l’un après l’autre, elle l’avait laissé faire. Pourquoi ne s’était-elle pas rebellée ? Ses jambes étaient presque paralysées et les yeux, sous les paupières fermées, devenaient de bois. Un invisible aimant la tenait clouée au lit : ses membres s’enfonçaient lourdement dans le matelas tandis que le sang lui tapait dans les tempes. D’un coup, sa jupe avait été relevée. Elle ne voyait plus rien. Un voile violet lui était tombé sur les yeux, aiguisant son désir. Son corps vibrait dans l’attente, tandis qu’il la caressait avec tendresse. Avait-elle poussé un hurlement ? Elle ne s’en souvenait plus. Y avait-il de la lumière ou étaient-ils plongés dans l’obscurité ? Le temps avait disparu, la chambre n’existait plus. Lorsqu’elle se réveilla, ses pieds étaient tendus, libres et perdus dans le vide au dehors du lit. C’était ça, l’amour ? Paul était étendu à ses côtés, comme quelqu’un qui dort. La douce pression de ses cheveux sous son menton l’avait fait tressaillir, mais qui était-ce ? Elle ne le connaissait pas… Sa voix l’avait prise au dépourvu : « Chut, on doit s’en aller, mon trésor, sinon… » Il ne s’était aperçu de rien, il était juste un peu préoccupé : vite, il n’y a pas de temps, continuait-il de dire en regardant sa montre, tandis qu’elle se mouvait péniblement, nageant parmi des objets très encombrants…
Eugénie frissonna à ce souvenir. Qu’allait-il se passer ? Dans un soupir, elle se dirigea vers la fenêtre. L’air froid gifla son visage. La rue était déserte. Un bruit de canne au loin. Un retardataire ivre. Eugénie secoua la tête : elle avait peur de Cyrille… Comment ferait-elle pour le lui dire ? C’était toujours ainsi qu’elle voyait son père, enveloppé dans son manteau gris, une tasse de café bouillant dans la main, un réflexe nerveux qui faisait trembler la tasse sur la soucoupe, tic tic… Son père l’aurait percée à jour tout en continuant de tourner la petite cuillère dans le sucre… Elle ne parvenait presque pas à respirer. Peut-être était-ce la soif qui lui brûlait la gorge.
Quand elle arriva au deuxième étage, elle s’immobilisa quelques instants devant la chambre à coucher de son père. Son cœur battait fort alors qu’elle posait l’oreille sur la porte. Une respiration profonde semblable à des vagues sombres se répandait sur le palier. « Si Dieu veut, il dort encore. »
Eugénie se laissa engloutir par l’escalier. Les pieds nus, elle effleura le fauteuil et buta contre le poignet d’une porte. Au seuil de la cuisine, elle s’arrêta perplexe tout en lorgnant vers la glace : un visage effrayé, décoloré par la lumière de la rue, la regardait fixement. « Mon Dieu ! quatre mois se sont écoulés… », la chemise de nuit glissa de sa poitrine jusqu’au nombril en montrant une demi-lune pâle et gonflée. « Je n’aurai jamais le courage de le lui dire… » Pendant quelque temps elle resta devant le miroir, la main sur le ventre, attendant un verdict, puis, écrasée par ce poids, elle se dirigea en titubant vers la cuisine. Tandis qu’elle faisait couler l’eau le plus doucement possible, la pendule retentit dans la salle à manger. Six coups. La peur l’immobilisa. Ses pieds se collèrent au plancher. « C’est l’aube, il est réveillé peut-être… »
Elle se traîna hors de la cuisine pour rejoindre le bas de l’escalier, mais pas assez rapidement. Elle devait éviter les pas lourds de Cyrille grinçant les planches de bois des marches. On voyait déjà la pointe de son cigare rougeoyant dans l’obscurité. Son manteau gris battait comme un tapis de feutre lourd contre les petites colonnes de bois. La rambarde sifflait à peine sous la grande main sèche, presque privée de marques et de rides. L’anneau d’or résonnait d’un bruit métallique en suivant un rythme précis, toujours plus proche. « Quand il la giflait, l’anneau lui marquait la joue… » Eugénie eut à peine le temps d’entrevoir le noir brillant des chaussures de cuir, qu’elle s’adossa contre la paroi sous l’escalier, se cachant entre le porte-parapluies et le portemanteau.

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Georges Rousse, peintre et photographe, Galerie Claire Gastaud, Tokio 1988, ADAGP 2013. (Libération, 26 juillet 2013)

« Mon Dieu, fais-moi ressembler à une ombre, je t’en supplie… » Le corps de Cyrille glissa près d’elle en un fragment de seconde suffisant pour déplacer l’air et perler son front de sueur, puis il disparut dans la cuisine. « Mon Dieu, donne-moi la force de monter… », pensa-t-elle, en s’accrochant de toutes ses forces à la rambarde en bois. « Fais-moi remonter, sauve-moi ! »

Claudia Patuzzi