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Eugénie I/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre IV de La stanza di Garibaldi, pp. 43-44, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

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Plage de Lavinio, Lido dei Gigli (Rome). Photo de Claudia Patuzzi 

Cela fait trois heures que j’écris. Le ciel est presque blanc tant le soleil éblouit. Pourtant, l’air est encore frais dans la chambre : l’humidité d’un château médiéval suinte sur les murs intérieurs. De gros blocs de tuf jaune-ocre recouvrent la maison, plongeant dans le gravier avec la force d’une montagne. C’est Rolando qui a eu l’idée du tuf. Il a choisi ces blocs proéminents et irréguliers, percés de trous et de renfoncements comme des grottes naturelles.

— C’est une pierre qui garde le frais, un mur plein comme au temps des Romains, un rocher étrusque, dit-il.

Le tuf est une écorce qui renferme une cheminée peinte, une balancelle de paille et, enfin, la tour de mes rêves. À l’intérieur de cette enveloppe, les murs s’imprègnent d’humidité et de taches comme une grotte paysanne. Des nappes aquifères et des terres détrempées nourrissent le tuf de la maison comme une plante, tandis que taupes et lapins creusent sous elle un piège mortel. L’hiver, chaque chose moisit prenant une odeur de pain rassis. L’été, quand je reviens, je renifle l’air et je regarde les taches. La petite tour en est pleine.

Depuis mon enfance, j’ai vu dans ces taches d’invisibles présences. Si l’on me laissait seule à la maison, j’errais à leur recherche et, si j’en trouvais une, je m’arrêtais brusquement, prenant garde de ne pas la réveiller. Les contours pourraient bouger et prendre forme. Avec le temps, j’ai appris à les trouver n’importe où, même là où l’on ne les voit pas. Pendant bien des années, j’ai cherché la tache de ma grand-mère Eugénie sur les murs de la petite tour en retrouvant son regard mélancolique et ses longs cheveux enfilés, comme des toiles d’araignée, dans les lézardes d’un mur. Un jour, j’ai vu un cheveu poussé par le vent effleurer le sol.

— Qui es-tu ?

— C’est moi, ta grand-mère belge, Eugénie… et au loin, derrière la fenêtre, la voix d’Henriette chantait :

J’ai deux amours, mon pays et Paris. Paris toujours, mon coeur est ravi…  [1]

  josephine-bakercorretta1

                                                                                            Bruxelles, le 6 juin 1977

Chère petite fée, 

parfois, je voudrais tout effacer pour recommencer du début. Je voudrais me libérer pour toujours de toutes ces taches dont ma vie a été parsemée, mais je ne peux pas les effacer. Ce sont « mes » souvenirs et « mon » destin. Tu me demanderas pourquoi, étant donné que beaucoup sont douloureux. Eh bien ! Si un seul souvenir, même le plus petit, pouvait s’effacer, l’univers resterait une maison vide et inhabitée.

De quelle tache veux-tu que je te parle ? Il y en a tant que je ne parviens pas à les compter. Peut-être devrais-je commencer par la première, quand ma mère est tombée enceinte de moi. C’était l’hiver 1905 et il faisait très froid… Qui peut juger cet événement ? Je sais seulement que le grand-père ne sut rien pendant très longtemps et que tout le monde s’évertuait à cacher la vérité…

Une tache


[1]  Célèbre chanson de Josephine Baker.