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Cyrille et Amélie IV/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 35-41, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

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Maintenant, Paul Mancini était en train de s’adresser à la table entière. Il y avait enfin quelqu’un pour donner du fil à retordre au vieux. Les jeunes filles s’agitaient sur leurs sièges. On entendait de temps en temps une quinte de toux ou un petit rire. Qui était-ce ? Mais Paul était encore trop pris par la conversation pour s’occuper des jeunes filles.
— N’avez-vous jamais vu la maison de Garibaldi à Caprera ? demanda-t-il à Cyrille.

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La maison de  Garibaldi dans l’île de Caprera, Sardegna.

— Bien sûr que non, répondit le vieux.
— Moi, j’y suis allé. Je la connais bien. La maison de Garibaldi est blanche, simple, pauvre. Un groupe de maisons à un seul étage, de style mexicain. Garibaldi savait travailler le bois, bâtir un mur, planter un pin. Dans sa maison, tout est vrai et simple, tandis que dans celle de Bonaparte à Ajaccio tout est transfiguré par la légende, tout est affecté et redondant…

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L’exil de Giuseppe Garibaldi à Caprera (1849) Voir aussi le Film de l’Istituto Luce (2 juin 1952) Le président de la République italienne se rend à Caprera en hommage à Garibaldi, 70 ans après sa disparition.

— Jésus… bredouilla Amélie.
Cyrille resta figé dans un silence menaçant. Ses pupilles grises scrutaient dans le vide, tandis que son souffle soulevait son thorax sans produire le moindre bruit. Le climat était de ceux qui annoncent les tempêtes. C’est seulement en cet instant que Paul Mancini se rendit compte que quelque chose de grave était en train de se passer : — Il est temps que je rentre à l’hôtel, dit-il.
« Dieu soit loué, respira Amélie, c’est fini. »
— Peut-être a-t-il cessé de neiger ? demanda une des trois soeurs.
D’un coup, quelque chose de mystérieux vint à l’esprit de Cyrille Balthasar : — Mais non, mais non, restez ! Je vous avais dit que vous pouviez rester à dormir…
Pendant quelques instants on n’entendit que le bruit du vin dans les verres, que le cliquetis des fourchettes et le bruissement sourd des jupes. Ce froufroulà attira l’attention de l’invité.
Détachant son regard de Cyrille, Paul observa, sans se faire remarquer, les trois jeunes filles. La plus petite, qui s’appelait Germaine, était une enfant de douze ans, plutôt laide et sèche. Elle ne parlait pas, mais ses yeux fixés sur lui révélaient une curiosité dépourvue de honte. Irma, la cadette, était déjà amoureuse, bien qu’elle eût quinze ans à peine. « Elle est encore trop jeune… » pensa-t-il, tandis que ses yeux se posaient sur la troisième sœur, juste en face de lui. En quelques secondes, il oublia la Corse et toutes ses révolutions.
— Vous promettez de ne plus parler de Garibaldi ? lui dit la fille aînée des Balthasar.
— D’accord, je reste…
Amélie Molitor avait posé la tarte au milieu de son assiette. — Elle ne vous plaît pas ?
— Mais si, elle est excellente ! répondit-il, sans en goûter une seule bouchée.
Cyrille avait repris vie et parla de nouveau de politique : — Le vrai danger c’est le POB ! explosa-t-il, plongeant un regard éloquent dans les yeux encore égarés de son hôte.
Paul Mancini saisit promptement la serviette, se nettoya les moustaches et demanda : — Le POB ?

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Grève organisée par le POB 

— Le POB  est le Parti ouvrier belge. Ce sont les socialistes, les excommuniés, les Sans Dieu, ceux qui vont ruiner le pays !
Amélie essaya de mettre fin à ce réquisitoire : — change de sujet, Cyrille !
— Il n’y a pas un soir où il ne parle pas du POB, ricana la plus jeune.
— Les socialistes luttent pour faire entrer les femmes dans les jurys populaires… dit l’aînée, regardant seulement le jeune invité.
— C’est ce Don Juan de Vandervelde qui le dit? répliqua Cyrille, mielleux. Puis il cracha le morceau : — on doit exclure les femmes des jurys populaires !

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Émile Vandervelde  

— Mais pas en Amérique ! C’était encore la fille aînée qui parlait.
« Celle-ci me va bien… Elle est jeune, elle est une femme, à présent » pensa Paul.
— En Amérique, tout ça n’arrive pas, mon père.
— Toujours cette Amérique ! protesta Cyrille, en se retournant vers Paul qui restait avec la fourchette suspendue à mi-course. C’est à travers la petite patrie de la famille que naît l’attachement pour la grande patrie, n’est-ce pas ?
— Si, bien sûr, si… parvint à balbutier Paul, troublé par ces yeux noirs.
— Tu as fait la même chose avec Dreyfus. D’abord, tu as dit qu’il était coupable et maintenant qu’il est innocent tu ne veux plus en parler !
— Tais-toi, Eugénie !
— Cyrille, pour l’amour de Dieu, laisse tomber la politique, lui cria Amélie.
— Silence ! Ce sont les bons pères, les bons maris et les bons fils qui font les bons citoyens. N’est-ce pas, Monsieur Mancini ?
— Oui, oui, bien sûr… répondit l’invité, en se tournant de nouveau vers l’aînée qui, penchée au-dessus de la table, hurlait :
— C’est pour ça que tu nous as empêchées de poursuivre nos études ?
Cyrille ne démordait pas : — Une fille sans mari dépend de son père. Aujourd’hui, on ne raisonne plus. Les paysannes veulent devenir maîtresses d’école tandis que les maîtresses d’école aspirent à devenir professeures.
— Est-ce que je peux me lever, s’il vous plaît ? Sa fille aînée était déjà debout avant que Cyrille n’ait pu répondre. La lutte entre le père et la fille dura moins d’une minute. L’Ardennais explosa finalement :
— Ont-elles mis leur corset, Amélie ?
— Cyrille, je t’en prie, oui, elles l’ont mis ! La pauvre femme était rouge de honte et son regard en direction de Germaine n’empêcha pas celle-ci de se lever et de s’en aller avec sa sœur aînée.
— Monsieur Mancini peut dormir dans la chambre de Léopold et Prosper. Il sera notre invité ce soir, jusqu’à demain matin, dit sèchement Cyrille. La chambre est prête ?
— Cyrille, elle est prête, répondit Amélie, en poussant un soupir.
Tandis que les deux jeunes filles montaient, Paul Mancini se leva. Ses mains étaient contractées sur la nappe. Les lèvres mi-closes comme s’il voulait parler. Ni Amélie ni Cyrille n’entendirent le prénom — Eugénie — murmuré trop doucement pour être entendu.

005_AMELIEbis scanner ritoccata003 - Version 2 Amélie Molitor  ( foto di Claudia Patuzzi )          

Bruxelles, le 7 mars 1977

Et de la grand-mère, petite fée, est-ce que je t’en ai déjà parlé ? Quand Amélie était encore une jeune fille, les garçons de son quartier écrivaient à la craie sur le portail d’entrée de la maison, en lettres capitales : À LA PLUS BELLE FILLE DE BRUXELLES ! Elle était douce comme de la crème ! Et tant qu’elle vécut, je fus protégé et câliné. Elle était l’écran magique que la Providence a voulu placer entre moi et mon futur despote.
Un orphelin illégitime

Amélie se dressa sur le fauteuil du séjour. Elle avait les pieds glacés. C’était le soir et il faisait froid. Après le repas, l’invité s’était retiré au premier étage, dans la chambre des enfants. Les filles avaient monté, en prétextant qu’elles allaient dormir. Cyrille, après avoir éteint son dernier cigare, s’était enfermé au deuxième étage, dans leur chambre à coucher.
Amélie mit les doigts sur ses paupières et soupira lourdement. Une fatigue d’un siècle s’était désormais installée dans son corps. Combien de devoirs, combien d’étreintes avait-elle dû subir ? Les enfants endormis à quelques mètres, la chemise soulevée, le ventre tendu dans l’obscurité… Si elle osait protester en disant qu’elle était épuisée, Cyrille citait la Genèse, tandis qu’il déversait en elle sa marée séminale, les pantalons impeccablement posés sur la chaise à côté de son chapeau et du pardessus gris du matin.
— Vers ton mari sera ton instinct, mais il te dominera ! il pontifiait avant de la pénétrer en silence, sans lui donner le temps d’éprouver du plaisir. Ni sa jouissance soudaine, ni son unique cri, semblable à un reflux d’eau dans un tuyau, ne pouvaient la consoler. Il la laissait renversée et ardente, avec le feu du désir toujours plus insatisfait et inaccessible. Ces étreintes s’étaient bientôt changées en une suite ininterrompue de grossesses. Son corps s’était gonflé et dégonflé sans subir d’altérations. À chaque accouchement, sa poitrine avait enflé, puis s’était vidée, sans se flétrir. Dans un va-et-vient schizophrénique, elle lui avait donné huit enfants…
Amélie regarda la pendule et tendit l’oreille. Elle entendait ses filles plus jeunes chuchoter des choses secrètes. Si Cyrille éternuait, la maison tressaillait, les souris se cachaient dans leur trou et les filles se taisaient en faisant bouger seulement leurs yeux, tandis que le silence devenait un vacarme de codes secrets. Des pas légers se déplaçaient là-haut dans un froissement de robes, un grincement continuel de portes entrouvertes et tout de suite refermées.
— Qui est-ce ? C’est toi, Germaine ? s’écria-t-elle en essayant de retenir un peu la voix pour ne pas réveiller son mari. Personne ne répondit. Amélie essaya de se lever puis retomba sur le fauteuil. Quand la pendule marqua douze coups, elle regarda dehors : la neige avait cessé. Ainsi, le silence de la maison ressortait de manière grandiose. Amélie frissonna. Par un effort surhumain, elle parvint à se lever et s’apprêta à monter l’escalier. Devant la porte de l’invité, il lui sembla entendre un bruit étouffé. Elle se tint adossée quelques secondes à la paroi du palier, dans l’attente. Tout se taisait. Rien qu’un murmure, puis le silence. Amélie éprouva un sentiment de honte : « Quelle idiote je suis ! » Après elle monta au deuxième étage, puis s’arrêta, attirée par un bruit rauque et constant : Cyrille ronflait. Elle posa la main sur la poignée et entrouvrit la porte de sa chambre à coucher. Le buste de son mari gisait au centre du lit, soulevé par une respiration puissante. D’ici quatre ou cinq heures, il serait debout et, comme d’habitude, lui apporterait le café. Elle avança doucement dans l’obscurité et perçut une sorte d’inéluctabilité qui la liait à Cyrille. Oui, sans doute, elle en était encore attirée ou, pour tout dire, possédée.

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Cyrille Balthasar ( foto di Claudia Patuzzi )

Claudia Patuzzi