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Neige à Bruxelles

Cyrille et Amélie III/IV, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 30-35, Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés.
Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Ce dimanche de janvier 1905 la neige éclaircissait encore plus la pâleur d’Amélie tandis qu’elle servait la tarte aux pommes de terre et aux choux et un plat de choesels avec de petits bouts de pancréas et des abats de bœuf à la bière, aux oignons et au vin. Le dimanche, les Balthasar mangeaient toujours chez eux à midi et demi précis. Ce jour-là ils étaient sept à table : Cyrille, Amélie et les trois jeunes filles, Germaine, Irma et Eugénie. Prosper et Léopold, les seuls garçons à avoir survécu aux maladies infantiles, étaient partis en voyage. Un invité, élégamment habillé, était assis à côté de Cyrille.Celui-ci — un franco-italien qui s’appelait Paul Mancini — était encore jeune, mais faisait plus que son âge. Quiconque l’observait demeurait insatisfait. Dans son apparence, il y avait quelque chose d’instinctif et d’obstiné, qui n’allait pas avec la façon raffinée de ses habits.
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Bruxelles, le parc

« Tout ça, c’est la faute de la richesse » pensait Amélie en servant les choesels. Il suffit de regarder comment il est assis et de l’entendre parler pour voir qu’il est un rebelle… »Son impression n’était pas du tout exacte. En effet, s’il vivait à Paris, Paul Mancini était né en Corse, près de Bastia, au centre de la vallée sauvage de la commune de Siscu. Son esprit toujours insatisfait ne lui venait pas de sa richesse, mais de quelque chose de beaucoup plus précieux. Son inquiétude était l’oeuvre des vents capricieux de la Corse qui continuaient à lui embrouiller les idées en le poussant à suivre des impulsions soudaines.

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Paysage de Siscu, chez Bastia.

Dans sa nombreuse famille, originaire de Siscu et très branchée avec les « sgiò » — les messieurs —, on l’avait toujours su: c’était en ce milieu tout à fait particulier, où les riches vivaient avec les bergers parmi le vent et les chevaux, qu’il avait grandi depuis son enfance. Ses grands-parents n’avaient jamais abandonné la vallée. Il, au contraire, était parti de Siscu et, avec l’aide des « messieurs », était devenu très riche avec ses troupeaux de bétail dispersés partout dans le monde. Il avait d’abord traversé l’Atlantique pour aller en Argentine. Dans ces prairies, il n’avait pas connu la solitude, car le vent le balayait sans répit, le berçant d’un sommeil d’enfant. Ensuite, à Paris, où l’avait rejoint la majorité de sa famille, quelque chose le tourmentait et l’empêchait de dormir. Ses pensées étaient toujours les mêmes : avait-il trahi ses origines ? Où était la Corse ? Qu’était-il devenu ? Il avait une grande maison près du Bois de Boulogne et une foule de frères, de sœurs, de beaux-frères et belles-soeurs, que voulait-il de plus ?Certaines nuits, il se réveillait en sursaut, le cœur battant sous une chape de plomb. «Malédiction, où est-il fini le vent de la Corse ? Le parfum de la mer ? » Mais tout se taisait. Le jardin était desséché comme un mort. Il n’y avait ni de grillons, ni de genévriers ou d’agaves à Paris. Les souris aussi se cachaient sous terre, par peur de cette immobilité de l’air qui annonce la tempête, tandis que les arbres du bois de Boulogne restaient pétrifiés, noirs comme des sacs de charbon. Il se débattait dans l’obscurité. « Je ne respire plus ! » Les yeux écarquillés vers la fenêtre, il rejetait les couvertures en se dressant sur son lit. Il fixait, terrifié, la lumière spectrale qui se glissait entre les volets. Le cœur comprimé par des battements furieux, le front glacé, il était seul comme un chien : « Je meurs ! Quel dégoût ! »

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Paul Mancini essuya son front avec la serviette et regarda autour de lui. Madame Balthasar le fixait de manière étrange. Non, elle ne pouvait pas imaginer l’angoisse de ses pensées, il ne laissait transparaître que sa désinvolture… Mais comment était-il tombé dans cette maison ? Oui, bien sûr, c’était son succès en Amérique latine qui l’avait poussé à voyager dans toute l’Europe. Résultat : une invitation à déjeuner chez ce vendeur de cigares qui ne pensait qu’à compter.
D’ailleurs, Cyrille Balthasar, dès qu’il avait senti l’odeur de l’argent, s’était montré très empressé envers lui : « Vous êtes de passage à Bruxelles ? Venez chez moi dimanche, accordez-moi de vous inviter pour la nuit, on mangera bien en parlant affaires »  et Paul, qui sait pourquoi, avait accepté. « Je vous attends à midi ! » Sur ces mots, Cyrille Balthasar s’était engagé dans l’avenue Louise en faisant voltiger son manteau gris. La neige commençait à tomber à gros flocons…
Maintenant, Paul montrait à ses hôtes une photographie de lui avec des troupeaux vigoureux en toile de fond. Il portait une sorte de sombrero sur la tête et ses moustaches étaient alors beaucoup plus fines.
— Vous êtes corse, n’est-ce pas ? commença Cyrille, obséquieux.
— Oui, ma famille est originaire de Siscu, près de Bastia.

BASTIA (Corse)

Bastia, le port (Corse)

Cyrille décida de ne rien cacher de ce qu’il pensait de cette île de séditieux sauvages.
— Monsieur Mancini la Corse est une belle région, mais depuis la bataille de Ponte-Novo, il n’y a que la France !
Paul Mancini parla avec calme comme s’il devait instruire un analphabète :
— L’histoire de la Corse ne peut pas se confondre avec celle de la France. Puis, voyant l’expression perplexe d’Amélie et le visage tendu de Cyrille, il ajouta :
— Je vous prie d’excuser mon ardeur, quand j’étais jeune, on disait que j’étais un rebelle.
Un rebelle ! » Cyrille se jeta rageusement sur les abats.
— En tout cas, reprit Paul, chez nous, hommes ou femmes, on veut que nos capacités ne se développent que pour le bien de notre pays, la Corse !
Personne ne comprit rien à ce qu’il avait dit. Cyrille eut une quinte de toux soudaine.
— Vraiment ? chuchota Amélie.
Mais il ne démordait pas : — On a traité la Corse comme une colonie !
L’atmosphère était désormais envahie par l’embarras. Les trois soeurs, étonnées, le fixaient sans rien dire.
— Mais enfin, que dit-il ? éclata Cyrille, sur le point de perdre patience. Il allait se lever quand une pensée, surgie d’un coup, l’arrêta :
— Mon garçon, la Corse a donné Napoléon à la France.
— Napoléon, un Corse ? Bonaparte n’est-il pas né à Ajaccio ? rétorqua Cyrille.
— Bien sûr. Cependant, mon héros est Pasquale Paoli. Je suis peut-être devenu parisien, mais je ne me sens pas du tout français. Je suis né à Bastia. Il n’est pas inscrit qu’un Corse doive forcément aimer Napoléon Bonaparte.

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Cyrille arrêta de mâcher les choesels. Son regard était d’un gris très clair, couleur de glace. « Jésus, c’est vraiment un révolutionnaire ! » Il s’enfermait dans ses pensées, cherchant le moyen d’en finir au plus vite avec cet horrible repas.
Mancini poursuivit tranquillement : — Oui, j’aime Pasquale Paoli. Vous savez, en Italie aussi le véritable héros du peuple est Giuseppe Garibaldi, ce n’est pas Vittorio Emanuele.
Immobile dans son coin, Cyrille ne pouvait plus parler. Une foule de pensées se bousculaient dans son esprit. Qui était Garibaldi ? Un maçon. Un brigand vêtu de rouge. À moitié sud-américain. Lénine et Vandervelde ne suffisaient pas ? Qui avait-il fait entrer dans sa maison ? Un barbu sans Dieu ?

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Claudia Patuzzi