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Au petit matin, j’étais dans la rue avec ma baguette tradition encore chaude sous le bras, quand un souffle tout à fait inattendu a rempli l’air. Je me suis retournée, saisie par une sensation de tristesse infinie, comme si j’étais sur le point de plonger dans un nuage. Un étrange silence enveloppait le square désert. Les voitures et les bus étaient disparus. Tout était pétrifié. Je me suis retournée vers le jardin au milieu du square : il n’y avait personne. La fontaine était en sèche. Les deux naïades – leur épaule l’une contre l’autre – semblaient déçues. Il n’y avait pas de chien courant au milieu des buissons, ni d’enfants jouant avec leur ballon, ni de cyclistes glissant dans les allées. Je levai ma tête. La même chape de plomb couvrait les arbres abandonnés par les oiseaux ; les mouches, endormies, gisaient sur le sol. « Mon Dieu ! Où suis-je ? » me disais-je, tandis qu’un climat langoureux se répandait partout.

« Ah… » De nouveau ce souffle égorgé, gonflé de douleur, sur le point d’exploser. J’ai tourné ma tête, en arrière, vers les immeubles entourant le Square et je l’ai vu ; au moins, j’ai cru de le voir. Il me regardait avec les yeux écarquillés. La réalité et le surmenage nous jouent quelques fois de mauvais tours…  C’était Napoléon Bonaparte ?

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« S’il vous plait, madame… »

Je me rapprochai de lui en murmurant : « Général, que faites-vous ici ? Pourquoi n’êtes-vous pas dans votre tombeau aux Invalides ?»

Ses yeux s’éclaircirent un instant, puis ils s’obscurcirent de nouveau, tandis qu’une voix résonna dans l’air : « aujourd’hui, tout le monde aime s’amuser, voir les musées, les expositions d’art, la tour Eiffel, le Panthéon, la Seine, le Moulin Rouge, les concerts, le cinéma, la télévision, lire dans les liseuses, l’iPhone, internet, et cetera… Nonobstant leur beauté austère, les Invalides ne sont plus à la mode. Moi aussi je suis dépassé, j’ai fait mon temps, tandis que les dictateurs contemporains ne mâchent pas leurs mots, ils n’ont pas de scrupules ; pour obtenir de l’argent, ils feraient n’importe quoi. La politique est désormais un jeu brutalement économique… Je me sens seul ! Je « suis » seul. Je voudrais parler avec quelqu’un, avec une belle femme, par exemple… »

« Paris est pleine de belles femmes… »

« Regardez, je n’ai plus mes jambes ! Je suis seulement une décoration murale… — oui, c’est vrai, ce n’est pas Napoléon en personne, c’est un graffiti, qui pourtant lui ressemble beaucoup ! — …dans l’île de Sainte Hélène, je pouvais quand même faire des promenades, regarder la mer, parler avec des visiteurs ; d’autres fois, je rencontrais de jolies filles, auxquelles j’empruntais des baisers volés. Maintenant, je suis lié à ce mur, emmuré pour toujours.  Personne ne me regarde. Tout le monde court va savoir où. Cette foule anxieuse me répugne. Les Cent Jours sont finis, la médiocrité règne dans le monde… Ah, comment voudrais-je avoir une belle femme juste pour moi ! »

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« Mais vous avez deux jeunes femmes jolies à votre côté : c’est une affiche du bureau de poste! »

« Je ne peux pas la voir, parce que je suis handicapé, je ne peux mouvoir mes yeux latéralement ni utiliser des jambes qu’on ne m’a pas accordées…  Je vous en prie, trouvez-moi une femme! »

« Une femme pour vous? »

« J’en voudrais une blonde et formeuse », dit le général, poussant un soupir plein de nostalgie. « Chère madame, les souvenirs sont douloureux, surtout la nuit. La vie est un éclair extraordinaire entre deux mystères, la naissance et la mort. Quand je suis mort, des mots poétiques sont volés par tout le monde : «Il régnait, il n’est plus ![1] C’en est fait, il n’est plus ![2] Voilà, c’en est fait ![3] Un destin prodigieux c’est accompli ![4] Il fut… Il dit son nom à tout le monde[5], et cetera… Alessandro Manzoni avait raison dans sa poésie « Le 5 Mai » en disant que l’homme fatal, choisi par le « fatum », est destiné à rester seul avec ses remords et sa gloire… Oui, j’étais un homme, et maintenant un graffiti, mais le hasard a voulu que je vous rencontrasse…»

« Donc, voulez-vous une belle femme? »

« Oui. »

« Je ferais le possible… », j’ai murmuré sans conviction.

Dans l’après-midi je suis allée vers le canal Saint-Martin, jusqu’à la rue Bichat, où j’ai vu une affiche de la belle Brigitte, qui faisait la réclame d’un soutien-gorge pigeonnant, ou mieux un « topless retrodoll corp ». Peut-être, la belle affichette solitaire aurait dit « oui » au Général…

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Claudia Patuzzi


[1] Voltaire, Sur la mort de l’empereur Charles VI, in « Lettres philosophiques », XXI, p.122, ed a. c. di R.Naves, Parigi, 1951

[2] Voltaire, La mort de César, act III, sc.7 : cri de Cassius après le meurtre de César.

[3] Byron, Ode à Napoleon Bonaparte, en incipit : « ‘T is done. »

[4] Puskin, Vers à Napoleon, in « Tutte le opere poetiche », Ettore Lo Gatto, Vol.I, Milano 1959, pp.62-3.

[5] Alessandro Manzoni, Il cinque maggio, v 1 : « Il fu »; v.  49 : « Ei si nomò »

Claudia Patuzzi