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Bruxelles, 1913

Cyrille et Amélie I/II, traduction et nouvelle adaptation du chapitre III de La stanza di Garibaldi, pp. 27-29 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Peur ? Il semble que Ghislain ait eu peur de son grand-père. Mais qui était réellement Cyrille ?

Je prends dans mes mains un portrait de Jean Baptiste Henry Cyrille Balthasar. La photographie est petite, mais la silhouette qui l’occupe déborde des limites fragiles du papier : un tronc sans branches qui se détache de la terre en brisant ses racines. En regardant plus attentivement, je vois un homme grand, avec un gros nez charnu et une bouche fine. Les lunettes métalliques, qu’il nettoie scrupuleusement, accentuent son regard gris qui passe facilement du silence glacé aux accès de colère. Ses cheveux blancs sont coupés en brosse, les sourcils, en revanche, semblent blonds. La tête tient fermement sur son cou comme une grosse bille. Il est habillé de gris, enroulé dans une lourde capote d’hiver comme un général détaché en Sibérie.

Cyrille m’est immédiatement antipathique. Il a l’air de penser surtout à lui-même. En regardant ces yeux froids, je comprends encore mieux le silence obstiné de mon oncle. Henriette a raison : Ghislain avait peur de Cyrille.

Avant la « sale affaire », la famille Balthasar habitait au 46 rue Saint-Éloi, près de la Gare du Midi, à Anderlecht, un faubourg au sud-ouest du vieux Bruxelles. La maison de Cyrille était à mi-chemin entre une brasserie renommée et la massive tour de la porte de Hal, presque sur la pointe du polygone entourant la Grande-Place.

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Maison d’Erasme

Un froid dimanche de janvier 1905 Cyrille traversa le faubourg d’Anderlecht à pied « parce que cela lui fortifiait les os ». Il longea la maison d’Érasme — « un hérétique verbeux » — avec un air dégoûté. Après, il but une gorgée de lambic à la brasserie de la rue Gheude. Il parcourut ensuite sans hésitation la Place de la République remplie de monde et pénétra d’un pas décidé dans la rue Carpentier. Puis il tourna les talons vers la gauche en dessinant son ombre derrière la vitre de la porte d’entrée.

— Amélie ! hurla-t-il à son épouse.

Amélie Molitor ouvrit la porte. Il entra. Elle lui arrivait à peine au-dessus de la taille. Cyrille pencha ses yeux gris sur le front de cette femme plus vieille que lui, puis, comme un aigle qui s’empare d’un agneau, il déposa un baiser entre ses sourcils noirs. Il effectua cette opération avec une exactitude désormais rituelle. Du reste, avant de s’adonner au commerce des cigares Leman, il avait été professeur de mathématiques.

— Les nombres servent à tenir la réalité sous contrôle. Une deux, une deux, marche !

De quel contrôle parlait Cyrille ? Celui de la raison ? S’il voyait un ciel étoilé, il se raidissait aussitôt, agacé par ce charme laiteux que possède chaque chose qui échappe à notre empire. Angoissé par ce silence, il aspirait avec force l’air de la nuit, comme s’il voulait le happer au plus vite et faire que le jour se lève sans le secours du soleil. Enfin, accablé par tant d’indifférence, il s’acharnait à défier le ciel en comptant les étoiles.

— Cent, deux cents, trois cents… Quand il arrivait à sept cents, il arrêtait.

« Mince, que diable a-t-il l’univers ? Il ne s’allonge pas et ne se raccourcit pas, et pourtant il ne finit jamais », bougonnait-il avec rage.

C’était vrai : il manquait à Cyrille les clés pour accéder au ciel. Dans son univers il n’y avait pas de cycles, mais il avait trouvé des règles. Il n’y avait pas de divinités rustiques, mais il y avait quand même un Dieu unique absolu avec lequel il avait fini par établir une alliance étroite. Ce fut le Parti Catholique qui l’attira dans son orbite en renversant barbarement chacune de ses émotions. Là-dedans, chaque doute, chaque affection de Cyrille trouvèrent toujours une réponse impitoyable et cruelle.

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Claudia Patuzzi