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01 effet laser_740foto di Claudia Patuzzi

Quand je me suis levée, la lumière n’existait plus. La journée était complètement grise, sans un brin de soleil. Quel jour est-il ? me disais-je. Désormais, j’avais perdu le sens du temps. Nuit et jour, c’était toujours pareil : deux yeux aveugles, noirs, interchangeables. Une chape de plomb qui emprisonnait mon âme. Deux heures après, j’ai regardé encore vers le ciel, à la recherche d’une petite déchirure dans ce drap funèbre. Rien à faire: en cette désolation, il n’y avait aucun petit morceau d’azur, seulement un gris compact comme un drap de feutre. La couleur de la prison, ou alors de la tristesse… Nous sommes arrivés au mois de juillet sans un éclat de soleil. À sa place, il y a de nuages gonflés d’eau, collés les uns aux autres comme des commères occupées à chuchoter leurs secrets entre elles.

Deux heures après, j’ai pris le parapluie. Dans le trottoir, un clochard avait plongé sa tête dans la poubelle. Une femme, assise contre le mur sur la droite, était en train de boire de la bière. Elle avait une longue jupe rose, sale et lacérée. Un enfant très petit s’accrochait à sa poitrine immense, ouverte aux regards de tout le monde…

Où suis-je?  Dans une des villes les plus belles du monde, je me répondais. À quoi ça sert ? Quelle consolation puis-je recevoir par cette humidité énervante ? Les arbres, assez touffus et verdoyants, étaient pourtant vides et muets, dans cette absence insolite du gazouillis joyeux des oiseaux. J’ai continué à regarder les autres qui me rasaient comme des ombres pressées et fagotées. Un foulard, un golf, une jupe quelconque et les parapluies de toujours. Ils marchaient. Ils vivotaient. En avant ! Allez ! je me disais, tandis que je cherchais de lire leurs pensées. Mais c’était toujours trop tard. Dans un instant, une fois dépassé le coin de la rue, ces passants-là auraient disparu, obstrués comme des robinets par leurs rêves ratés, incapables pourtant de s’en séparer en les éparpillant en un clin d’œil ni de les oublier même pour un seul instant.

Tout le monde va à la recherche du même Dieu : c’est là son but ! je pensais. Un, deux, trois ! Et, jour après jour, voilà qu’ils effleurent quelque chose qui rassemble à Dieu, mais qui n’est pas la même chose. Et moi ? Suis-je différente ? Non, je suis faite de cette même pâte. Je suis même l’incarnation de ce réflexe presque automatique de bougonner devant toute petite difficulté… Un réflexe qui se révèle d’ailleurs caractéristique de toutes les époques de transition, de Transition avec le t majuscule, dirais-je ! Mais cette Transition-ci n’est pas comme toutes les autres. C’est une Transition immense, qui ne finit jamais. Elle se prolongera pendant deux o trois centaines d’années ou plus, devenant de plus en plus l’unique vrai But des actions humaines dans notre monde. Elle est devenue déjà, peut-être depuis longtemps, notre but. Nous travaillons pour elle. Nous parlons d’elle sans arrêter, parfois en utilisant d’autres mots, plus originaux et difficiles. Il y a toujours des gens, pressés par cette Transition mondiale, qui aiment virevolter ou faire des divagations compliquées, ou bien créer le pathos à travers l’exagération. D’autres aiment planifier, s’adonner au langage synthétique des dossiers ou alors à l’émotion des déclarations publiques…

En ce moment-là, un homme qui avançait a distraitement frappé contre mon épaule en me faisant frémir.

Je me réveille dans mon lit. La chatte dort au bout de mes pieds, plongée dans sa béatitude ignorante. J’ouvre la fenêtre sur le ciel gris plomb. Un laser franchit mon corps. Son effet m’étourdit. La faute c’est à l’air pollué que je respire. Un air pourtant — je ne le sais pas pourquoi — plein de vie et de remerciements. En peu d’instants, mes poumons sont vivants à nouveau. Je suis vivante. Mon corps a faim. Je vais déjeuner.

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Boulevard Richard Lenoir (foto di Claudia Patuzzi)