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cuoredigomma bis Cœur de gomme  (dessin de Claudia Patuzzi)

Désormais, tout le monde, dans la salle d’attente, le savait par cœur : ce bon homme grand comme une armoire, assis sur le fauteuil, avait un cœur artificiel de gomme, gros comme un melon, branché à une console placée derrière l’oreille gauche, car, en fait, depuis sa naissance, son cœur était situé à droite. Une anomalie inconcevable et très rare. C’est pourquoi tous les clients du docteur Xavier – d’abord pour s’amuser, après pour l’obscur plaisir de profiter de la faiblesse d’autrui – avaient pris la mauvaise habitude de susurrer, en cachette, mais d’une voix audible, sans aucune pitié,  « Monsieur caoutchouc est arrivé! » ou plus souvent, «voilà Cœur de gomme! ». Le visage rond de l’homme faisait semblant de ne pas écouter et souriait discrètement, comme s’il était, de quelque façon, content de ce sobriquet drôle et cruel. En ces moments-là, les femmes serraient leurs jambes avec un air indifférent…

Tous les jeudis il venait 18 heures pile chez le bureau du docteur Xavier, pour la visite de contrôle médicale. Avant son arrivée, tandis qu’il montait péniblement l’escalier, on entendait son souffle suivi par des soupirs lourds rappelant les derniers cris d’un mouton avant de mourir. Trois minutes durant, un silence sidéral régnait dans la salle. Dans l’attente que la porte s’ouvre, tous les présents étaient unis par une étrange complicité. Après une petite pause, le ventre gonfle de Cœur de gomme se détachait sur le pas de la porte avant d’avancer péniblement en direction de l’unique fauteuil à côté de la fenêtre. C’était « son » fauteuil, qui lui touchait de droit, tandis que les autres patients devaient se contenter d’une petite chaise ou d’un escabeau. Toutes les fois qu’il sentait son nom susurré en cachette entre une fausse quinte de toux et un éternuement, il touchait, avec une extrême délicatesse, le pulsant de l’appareil au-dessous de l’aisselle. Tout ça arrivait dans un grand silence. Des yeux écarquillés fixaient Cœur de gomme en attente de quelque chose d’horrible, retenant leur souffle…

J’étais mal à l’aise. Ce rituel malin me troublait au plus profond de moi-même. « Ce n’est pas juste tourmenter un pauvre homme de telle manière! Que pense-t-il de nous ? Que nous sommes de véritables monstres… »

Ce jour-là, dans la salle d’attente, il y avait une étrange sensation dans l’air; la même qui se respire quand, dans un anniversaire, on attend avec trépidation le coup du bouchon du champagne. Et voilà que le cœur de caoutchouc de l’homme commença à battre sans s’arrêter, comme un tambour – PUM ! PUM ! PUM ! – au rythme toujours plus fort, jusqu’à couvrir tous les bruits alentour, y compris la rumeur du trafic qui tourbillonnait en girandole dans la place.

« Qu’est-ce que je dois faire? » me demandais-je, tandis que les autres restaient impassibles, en cherchant d’étouffer leur rire. Seulement un petit enfant, troublé par ce truc diabolique, se mit à pleurer. Entre temps, les poumons de l’homme semblaient sur le point d’exploser. J’étais en train de me lever, quand une femme haute et très belle entra dans la salle d’attente. Tous la regardaient avec admiration. Une femme d’une beauté comme ça, ils ne l’avaient jamais vue : des jambes longues, des chevilles subtiles, une poitrine magnifique…

La femme regarda Cœur de gomme dans les yeux sans dire aucun mot. Capturée par ce silence de plomb qui stagnait dans l’air, elle continua à le fixer pendant quelques minutes, tandis qu’un vacarme de tambours continuait à bouleverser les paumons de l’homme. À la fin, elle ouvrit ses lèvres rouges en lui disant : – qu’est-ce que tu fais, mon trésor ? Dépêche-toi! Nous devons aller ensemble au théâtre ! Ne t’en souviens-tu pas?

Le temps d’une seconde, Cœur de gomme resta en suspens, puis un sourire tendu alluma son visage :
– Sotte ! Ne te rappelles-tu pas que j’ai la visite médicale? Assieds-toi et attends avec les autres !

La femme lui obéit immédiatement, pâle comme une morte. Nous tous restâmes ahuris. En silence.

FIN

brothers740

P.-S.

Qu’en pensez-vous?

Dan Aykroyd : – Un tel comportement me révolte! Pauvre Coeur de gomme… les salles d’attente sont un nid de vipères, mais, à la fin, il a eu sa vengeance…

John Belushi : Nous avons une langue de vipère, mais nous ne sommes pas comme ça, nous inventons le chaos, mais pour lutter contre l’hypocrisie, pour aller contre les contraintes et les systèmes…

Dan Aykroyd : Tais-toi! Ne fais pas de pathos ! Nous voulons simplement défendre les plus faibles, comme Coeur de gomme, et c’est fini !… et sa  belle femme, naturellement…

John Belushi : Eh, c’est vrai, nous sommes en mission pour le compte de Dieu !

Claudia Patuzzi