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Henriette I/III, traduction et nouvelle adaptation du chapître II de La stanza di Garibaldi, pp. 13-18 Manni Editori, 2005, ISBN 88-8176-692-2. Le roman a été traduit en français sous le titre provisoire de Zérus (le soupir emmuré). Tous les droits sont réservés. Pour ce roman Claudia Patuzzi a été sélectionnée pour le prix Strega 2006.

Je ne sais pas pourquoi j’ai décidé maintenant, de but en blanc, d’examiner ce que mon oncle m’a raconté durant des années. Je sais seulement que la dernière lettre — avec la petite tasse à café, la soucoupe cassée en trois morceaux et la photo de Garibaldi — est devenue une sorte d’obsession. Ce matin, avec une loupe, j’ai examiné de nouveau la photo. Sur la droite de Ghislain, près du lit, on entrevoit une espèce de pantin — avec un chapeau — qui ressemble à un homme. Y avait-il quelqu’un d’autre dans la chambre? Ce ne peut pas être la même personne qui a déclenché la photo, car l’image a été prise d’un autre angle visuel. Et alors, qui est le responsable de cette photo ? Quelle est cette étrange grille derrière Garibaldi ? Je me pose toujours des questions sans réponse. Il me semble que je tourne à vide autour d’une absurde devinette. Peut-être n’est-ce qu’une moquerie, la dernière boutade d’un vieux farceur, désormais dément… Il ne me reste que les lettres de mon oncle et quelques documents.

Sans hésiter, j’ai enlevé les lettres du fond du tiroir et je les ai classées par dates, en les rangeant dans des enveloppes recouvertes d’étiquettes rouges. J’ai accroché aux murs les photographies que Ghislain m’avait envoyées avec les cartes de Bruxelles et de Macerata, transformant ainsi mon bureau en bazar néocolonial. Ensuite, je suis partie à la recherche d’autres photographies. En fouillant dans les tiroirs, j’ai pris des papiers d’identité, des actes de naissance, des certificats de mariage, des bulletins, des avis de décès, des cartes postales, des journaux intimes et de petits livres universitaires. J’ai pris aussi des plans cadastraux et des actes de notaire, des listes de mariage, des attestations de la marine royale et des titres honorifiques. Puis je les ai enfermés dans une boîte aux emblèmes de la « Villa d’Este ». J’ai contacté ensuite les quelques personnes survivantes, encore en mesure de témoigner sur l’affaire. À la fin, épuisée par les doutes, j’ai pris mon ordinateur portable et j’ai quitté Rome.

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La maison au bord de la mer, c’est ce que dessinent les enfants dès qu’ils ont trois ans : un toit pointu de tuiles rouges, un hublot au centre du tympan, une véranda avec deux colonnes en blocs de tuf, comme un modeste temple de Vesta. Un jardin carré, plus vert qu’une jungle, entoure la maison. On y entre par un portail peint en vert défendu par une faïence blanche et bleue avec un Saint-François parlant aux oiseaux. Franchir cette grille c’est passer le Tropique. Un fil invisible coupe en deux ton épine dorsale et te transforme en un éternel adolescent. Tu redeviens enfant et tu ne peux plus vieillir.Pourtant, il ne s’agit que d’un petit jardin ombragé habité par deux chênes centenaires. Le premier sanglant à cause des cicatrices sculptées sur son tronc de liège, le deuxième tendu, en guise d’ombrelle, sur le toit de la maison pour la défendre de la violence du vent, comme le ferait une mère.

À première vue, la maison semble un simple monticule de blocs de tuf entouré d’un jardin à l’italienne. Mais il ne faut pas se borner aux apparences : juste derrière la maison, au nord-ouest, une petite tour veille, comme une forteresse d’antan, au-delà d’une haie, sur un grand pré sauvage. C’est le côté interdit du jardin, un lieu dépourvu de limites et de règles. Sur cette étendue de ronces, de coquelicots, de ravenelles, les lapins creusent des terriers sur des kilomètres, les vipères sont maîtres des broussailles, le grain meurt égorgé par les épines, l’herbe est envahie par les orties, avant d’être ruminée par les vaches qui viennent paître au crépuscule.

Dans les années cinquante, il n’y avait pas de haie. Seuls quelques fils de fer qui laissaient partout des passages parmi le champ de pastèques et des meules de paille sur lesquelles je m’amusais à glisser. Maintenant, le pré est abandonné. Les spéculateurs attendent qu’il pourrisse, dévoré par l’indifférence et par le temps. C’est là que Ghislain s’est promené à cette époque avec moi, en crottant sa soutane et ses chaussures de cuir, tandis que je courais et faisais mine de me perdre. — Ne cours pas, petite fée, ne cours pas, s’écriait-il, mais j’étais méchante et je le laissais seul au milieu du champ. Il se mettait alors à ramasser des plantes grasses, charnues comme des doigts, il remplissait sa soutane de grandes fleurs violettes qu’il offrait à sa sœur Henriette. Elle le remerciait, puis les jetait discrètement dans la poubelle. À l’orée de la pinède, je me retournais en arrière. Je le voyais rentrer rapidement à la maison, trébucher parmi les buissons et les ronces, une tache noire dans le jaune des navets et le rouge des coquelicots. Je le saluais alors une dernière fois avant que le maquis ne m’engloutisse. Au crépuscule, je reprenais le chemin de la maison. Quand j’arrivais sur la route, je voyais sur le fond une tache obscure. Je courais. L’ombre noire s’agrandissait seconde après seconde. Elle devenait d’abord un oiseau, un aigle ou un faucon aux ailes déployées, puis un phoque avec un ballon sur le bout du museau. À soixante mètres je le distinguais. La tache était mon oncle. L’oiseau était le tricorne qui nichait sur sa tête. Il attendait sur une chaise que je revienne. Dès qu’il m’avait vue, il courait vers moi en criant :— Ma bonne fée, c’est l’heure de dîner ! Je faisais exprès de ralentir le pas, puis je revenais vers le champ de blé près du croisement.

Ceux qui passent dans l’allée côté sud du jardin tôt ou tard s’arrêtent devant la grille aux tuiles rouges pour s’exclamer :— On dirait la villa Borghese ! De ce point-là, on voit effectivement un pré à l’anglaise très bien entretenu, avec des buissons de roses et d’hortensias entre des parterres bordés de sentiers de gravier et de fusain. Au-delà du pin et des deux chênes qui dominent le plateau, il y a un lentisque à la chevelure compacte et bouclée.

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C’est Rolando, mon père, qui pourvoit à tout. Je le vois ratisser les feuilles, les ramasser en tas égaux et en remplir de gros sacs qui s’élèvent en de funèbres pyramides près de la maison. Peu après, j’entends sur le côté est ses pas affairés entre le garage et la cabane à outils. Il répare quelque chose. Le marteau frappe, obsédant et patient. Une trentaine de coups à peu près. La selle de la balançoire ? Le socle en bois de la douche ? Immédiatement après, ses pas font crisser le gravier devant la grille. On entend le bruit d’un ruisseau. Il ouvre les robinets, de l’eau se répand sur le parterre central. Après une demi-heure, il met le tube toujours au même endroit, puis il l’enroule avec précision, pour former un huit. Pour finir, il passe en revue le côté ouest, la haie de pittosporum et les environs du grand chêne menacé par les vers et les insectes.

Rolando a l’esprit d’un gardien. Par sa poigne, il ressemble à Vulcain, le dieu souterrain, le mythique forgeron faiseur de boucliers et d’éclairs divins. Par l’expression de son visage, éternel et terrestre à la fois, il rappelle les personnages de terre cuite des sarcophages étrusques. C’est Charon ? Je ne crois pas. Il vit au paradis, dans un petit éden. Ce n’est pas Caton non plus. Dans son univers, tout se vit sans réflexion ni conscience.

Dans ce jardin, chaque chose, même la plus insignifiante, fait partie d’un « système ». Tout se tient ici depuis un temps immémorial et n’a jamais changé de place. Je me mets alors à penser à Ptolémée. Presque tout le monde croit que son système est aujourd’hui dépassé : la terre était immobile au centre de l’univers, repliée dans une divine harmonie, tandis que le soleil tournait autour d’elle comme un diamant enchâssé dans une boule de cristal. C’est vrai. On a avancé avec les découvertes de Copernic et de Galilée, qui ont d’ailleurs rendu la terre plus humble et moins effrontée, permettant aux peintres de se représenter l’infini sous la forme d’une illusion. Cependant, je soutiens que le système de Ptolémée existe encore et qu’il est souvent pratiqué. Je me réfère, évidemment, à un usage privé. En effet, ce système parvient même à revêtir les formes occultes et ensorcelantes de véritables fétiches. Les gens ordinaires ne s’en aperçoivent pas, parce que souvent ceux que je qualifierais de « Ptoléméens », deviennent extrêmement hospitaliers et aimables, cérémonieux même, lorsqu’ils veulent t’attirer dans leur monde.

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Il « sistema tolemaico »

Tous les « Ptoléméens » ne sont pas les mêmes : ils peuvent être autoritaires ou fanatiques, rêveurs ou bucoliques. Certains poursuivent de dangereuses obsessions capables, avec le temps, de créer d’épouvantables conflits. D’autres engagent des tournois désespérés contre des monstres hypothétiques : c’est le cas de mon arrière-grand-père belge, Cyrille Balthasar. Les plus aimables et inoffensifs sont les rêveurs occupés à suivre leur mère leur vie durant, comme mon oncle Ghislain, ou les bucoliques qui, pourtant, frôlent quelquefois l’ennui et la répétition, comme mon père Rolando. Comme tous les « Ptoléméens », émet parfois de brèves sentences qui se détachent dans l’existence de celui qui l’écoute comme des phares invisibles. Un jour, tandis qu’il balayait les feuilles, il s’arrêta brusquement, et dit : — L’important est de trouver son propre but. Jésus, par exemple, avait l’idée fixe de Dieu. Il y a toujours dans la vie de quelqu’un une idée qui l’accompagne dans le monde et dans ses pensées. La satisfaction alors n’est pas autre chose que d’accorder son idée fixe avec soi-même et d’en faire un but.

Claudia Patuzzi