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Rien n’est plus ambigu qu’un miroir. (Photo de Claudia Patuzzi)

On est 10 h, dans un dimanche ensoleillé d’avril. Je paresse sous les couvertures en laissant glisser le temps, tout en poursuivant la lumière du soleil au-delà des rideaux. Des voix débordent de la cuisine.

Quelqu’un s’écrie à tue-tête : — Je n’en peux plus d’attendre !

Une autre voix, un peu rauque, répond : — au secours, je ne la supporte plus ! Elle ne fait que hurler !

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La chroniqueuse de l’histoire. (Photo de Claudia Patuzzi)

Cette dernière est la voix de la carafe de Deruta, qui croit être une véritable poule et en même temps une journaliste. Je le sais, elle est un peu toquée, les poules ne parlent pas, elles font cot…cot…codet, pourtant cette fois-ci elle a raison.
J’endosse le peignoir et passe dans la cuisine.
— Calme-toi, c’est moi qui vais lui parler !
La carafe regarde le cabaret d’où Bécassine lui lance un clignement d’œil, puis elle se calme.
Entre-temps, la voix aiguë continue à hurler :
— Quand commence-t-on ? Les policiers sont en train d’arriver… Est-ce qu’on a nettoyé la table ? Où est-elle la tribune ? Le papier d’argent ? Où est-elle l’affiche du concert ? La mise en plis mollit…
— Combien d’airs de grande dame ! Pour qui se prend-elle ? Elle devrait me remercier si je l’héberge dans ma cuisine… »
— Voilà l’affiche ! Êtes-vous contente, madame ?

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Affiche du concert (dessin de Claudia Patuzzi)

Carafe-Poule : — La célèbre chanteuse a décidé de faire un concert dans un endroit exceptionnel : une modeste cuisine de Paris, la Ville lumière !

Voilà qu’elle monte sur la tribune. Les réflecteurs s’allument : la chanteuse fait sa déclaration à la presse…

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La chanteuse parmi les réflecteurs. (Photo de Claudia Patuzzi)

Castafiore : — merci, merci à vous tous, mes fidèles fans et amis ! Nous devons résister, nous accommoder à tout dans ces temps difficiles ! Celui-ci est un humble concert de bienfaisance pour combattre la dépression. Même si la crise se répand, la musique peut nous aider, avec une belle voix. Le pouvoir de séduction de la musique peut bien créer une toile de fond capable d’illuminer un mur sombre et triste, le peindre à l’aide des mots et d’une belle voix, pour le franchir ensuite, ou alors l’abattre, avant de voler au-dessus des débris ! S’il n’y avait pas la musique, ni la voix, ni l’argent, on peut quand même imaginer cette toile de fond dans nous, à travers notre imagination, comme en cette petite cuisine…

Jean le Rond D’Alembert, dans son Discours préliminaire de l’Encyclopédie, avait écrit : « Toute musique qui ne peint rien, n’est que du bruit ! »

– Mais, qu’est-ce qu’il arrive ? Qui vois-je ? Voilà les policiers qui arrivent… Le spectacle commence !

005_IMG- 740Commencement du concert. (Photo de Claudia Patuzzi)

Carafe-Poule : Messieurs-dames bienvenus à Canal-cuisine ! La chanteuse est montée sur la tribune, protégée par deux… hem… deux cafards ! Je demande pardon, je voulais dire deux policiers qui scrutent alarmés tout autour d’eux. En fait il y a d’étranges bruits : quelqu’un est en train de laver des verres parmi des taches d’huile et de salse qui rebondissent sur « l’assiette »… excusez-moi, je voulais dire « la tribune »…

Voilà, la Castafiore commence à chanter. En suivant le conseil de Jean Le Rond D’Alembert, elle essaie de peindre des fleurs roses sur un fond blanc. Pourtant, ces fleurs n’ont rien à voir avec la « Carmen » de Bizet, elles font partie (hélas !) de la vieille poêle qui est au-dessous !

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On peut bien chanter debout sur une poêle… (Photo de Claudia Patuzzi)

Carafe-Poule : La voix de la Castafiore continue à peindre des sons dans la réalité invisible… Et voilà, messieurs-dames ! La cuisine disparaît petit à petit, l’assiette souillée disparaît elle aussi tandis qu’une toile imaginaire surgit du néant et des images explosent en des reflets compliqués accompagnant le rythme de la musique et le timbre de la voix. Ce n’est qu’au final qu’un rideau doré apparaît devant nos yeux, comme si c’était ici. C’est la merveilleuse toile de fond du théâtre communal de Bologne, ancienne ville du Moyen Âge, endroit gastronomique assez connu, surtout pour la cuisine du porc avec le saucisson, le jambon, le pied de porc farci, les cappellettis, les tortellinis, la piadina…

— Tais-toi ! Ce n’est pas la peine que tu t’attardes sur ces banalités !

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Bologne, théâtre communal. (Photo de Claudia Patuzzi)

Carafe-Poule : — avec la chanson qui suit la chanteuse à la poitrine plantureuse laisse l’opulente Bologne pour le sud d’Italie. Cette fois-ci, le mur est coloré en jaune, en bleu, avec un redoutable rouge : le golfe de Naples sur l’arrière-plan du Vésuve en éruption ! Le bleu du ciel se mêle avec le rouge vif des flammes projetant des reflets incandescents sur l’habit de la Castafiore… Depuis leurs barques, les pêcheurs émerveillés observent le phénomène… Personne ne semble avoir peur. La voix de la Chanteuse modèle la terreur par une étrange et terrible douceur. D’ailleurs, ne sommes-nous pas, nous aussi irrésistiblement attirés par les spectacles grandioses et incontrôlables ? N’aimons-nous pas le « SUBLIME » de la Nature avec le « n » majuscule ?

En ce moment, un souvenir effleure mon esprit : je pense à l’éruption du Vésuve en 79 après C., à laquelle assistèrent Pline le vieux (qui mourut asphyxié par les cendres) et son neveu Pline le jeune. Un signe prémonitoire de la nature pour briser notre indifférence ? Va savoir !

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L’éruption en 79 après C. – Reconstruction graphique (de Claudia Patuzzi)

Carafe-poule : — pour en finir, vous pouvez voir la chanteuse entourée par un public très attentif ressemblant comme une goutte d’eau aux personnages d’un tableau du douanier Rousseau… Il y a aussi une épouse et un petit chien noir… Les spectateurs écoutent en silence, fascinés…

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La chanteuse chante pour les orphelins et les pensionnaires des maisons de retraite. (Photo de Claudia patuzzi)

Carafe-poule : — il y a quelque chose qui ne marche pas… Mon Dieu, la chanteuse a mystérieusement disparu ! Un ravissement ? Du chantage ?

010_concerto 740La disparition. (Photo de Claudia Patuzzi)

Carafe-poule pousse un soupir avant de reprendre sa chronique : « Sur la tribune il n’y a que son châle argenté. Peut-être, la Castafiore a essayé de se défendre et le châle lui est tombé des épaules. Désormais, il ne reste qu’une toile de fond vide et muette. La cuisine est submergée par un brouhaha déconcerté… Tout le monde a un air égaré. “Et maintenant ?”  La vie est une série de soudains “et maintenant ?” qui nous tombent dessus sans nous prévenir. C’est peut-être à cause de cela que nous aimons nous dérober dans la fantaisie, dans les zigzags de promenades qui soulagent un peu notre anxiété… Désolée, mais la patronne ici me fait signe d’arrêter. Les policiers ne savent pas quoi faire. L’obscurité plonge sur la scène. On interrompt la transmission. Je vous attends tous au prochain épisode, à la même heure… ah ! Il y a encore une chose que je voudrais vous dire :

“Attention aux notes, elles sont invisibles, mais parfois elles piquent !”

Post-scriptum :

“… Au côté opposé un nuage noir et terrible, déchiré par des jaillissements de feu en lacets, s’ouvrait en vastes lueurs d’incendie, ressemblantes à des foudres, mais encore plus étendues. (…) Peu de temps après, ce nuage descendit vers la terre et couvrit la mer, en enveloppant toute chose, jusqu’à cacher Capri et enlever de la vue le promontoire de Miseno… Beaucoup de gens levaient les bras aux dieux, d’autres, plus nombreux, déclaraient qu’il n’y avait plus de dieux, car là on était à la dernière nuit du monde.”

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Pompei (Reconstruction graphique de l’éruption en 79 après C.)

“… Ab altero latere nubes atra et horrenda ignei spiritus tortis vibratisque dicursibus rupta in longas flammarum figuras dehiscebat : fulguribus illae et similes et maiores erant… Nec multo post illa nubes descendere in terras, operire maria : cinxerat Capreas et absconderat, Miseni quod procurrit, abstulerat. … multi ad deos manus tollere, plures nusquam iam deos ullos aeternamque illam et novissimam noctem mundo interpretabantur…”

(Pline le jeune, Lettre à Tacite, en Lettre à la famille, Rizzoli Editore, pp.. 485 et 487)

013_quadro pompei 450“Dernier jour de Pompéi” de Karl Brjullov (1830-1833)

Claudia Patuzzi

lien vers l’original en italien : http://wp.me/p3jqzu-13