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Hep !

« Qu’est-ce qu’il arrive ? » Dans l’appartement il n’y a personne. Je me tourne vers la porte donnant sur le couloir. Ce son étrange vient de là. Quelques instants avant, j’avais entendu le bruit sourd et sec d’un objet lourd tombant à terre.

Hep !

« Zut, le voilà encore ! » Je bondis comme un ressort et cours dans le couloir. Apparemment, tout semble en ordre. La porte du cagibi est fermée, celle des toilettes aussi. Les étagères restent immobiles à leur place. Je suis en train de rentrer dans mon bureau, lorsque mes pieds trébuchent contre quelque chose. Je baisse mon regard sur le parquet. Un livre implore langoureusement  mon aide, en me fixant de ses grands yeux.

« Comment a-t-il fait pour tomber là ? »

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« Hep ! » miaule le livre une troisième fois. La couverture tremble comme si c’était de la chair. (ou s’il elle était en chair)

« Mon dieu, un livre qui parle ! »

Puis, pour me maîtriser moi-même, je me dis : « On n’est pas dans une nouvelle de Hoffmann, de Poe ou de Buzzati, on est à Paris, chez moi dans le couloir, il est 16 h 30 le mercredi 10 avril 2013… » Pourtant deux yeux me fixent  et me dépassent… Est-ce une hallucination ? « Non, c’est juste un livre, un livre que j’ai lu avec attention, plein de lignes soulignées… Je me courbe pour le recueillir.

Sur la couverture le visage de Marilyn Monroe me sourit à peine. Ses iris sont plongés dans le vide, au loin, tandis que la bouche entr’ouverte ne cesse pas de scander : « Help… Au secours ! »

Sur le dos du livre je lis : MARILYN, a biography by Norman Mailer .

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Je me penche sur le livre comme s’il était blessé. Il a une déchirure triangulaire sur le côté droit, une sorte d’épluchure exsangue. Les livres, comme les morts, n’ont pas de sang, leur unique nourriture étant la mémoire, les lectures et les souvenirs des vivants, sinon ils disparaissent dans le vide ou dans le sordide étalage d’un bouquiniste de banlieue.

« Help me ! » répète le livre, tandis que je le saisis.

« Courage ! » pensais-je.

Marylin m’observe depuis la couverture, se lèche les lèvres, se passe du rouge avant de dire :

« Depuis que je suis morte, je suis de plus en plus seule. Mon corps est en train de disparaître. Juste ma voix survit, tout en rebondissant dans le vide… »

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« … Même si je me console en dansant au milieu des damnés, je suis malheureuse. On m’a emprisonnée dans une image usée et vide. Personne ne m’écoute. Je n’ai pas d’amis non plus. D’ailleurs, je me suis résignée à la disparition de la matière première… Donc, ne trouvant pas quelqu’un qui me fasse l’amour, j’aimerais quand même échanger deux mots… »

— Je suis désolée, vraiment.

Je me tourne en arrière. Si quelqu’un me surprenait en ce moment il dirait que je suis folle. Mais, combien de gens parlent (en cachette) avec les morts ? Un élan de pitié me pousse à parler : — Savez-vous, (je préfère la vouvoyer pour garder une petite distance) savez-vous que vous habitez dans un très beau livre ?

« Je le sais, merci, mais je veux en sortir, rencontrer quelqu’un, un homme bien sûr. Juste dix minutes, dix petites minutes sans importance. Est-ce que tu connais quelqu’un, ma chère ? »

« Peut-être… »

Je songe maintenant à Pulcinella. Il n’est pas qu’un affamé éternel et un gâche-fêtes assez malin. Il a toujours conté fleurette aux belles femmes et sait très bien cuisiner les spaghettis…

— Bon courage Marylin, fais-toi belle, j’ai peut-être quelqu’un qui serait adapté à toi !

— Mais avant, il faut fixer un rendez-vous, ici à l’Enfer ils sont très méticuleux.

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Pulcinella : — Comment ça va, mignonne ?  Je t’apporte des spaghettis !

Marylin : — Eh, mon mignon à moi !

P. : — Belle, magnifique, resplendissante, radieuse, pulpeuse, opulente Vénus de l’humanité, voilà les spaghettis !

M. : — Ah, ça va mieux, le sang commence à couler dans mes veines, le cœur à battre et la faim me dévore.

P. : S’il vous plaît, créature divine, mangez ces spaghettis, ils sont tous pour vous !

(Marylin mange avec voracité)

P. : — Votre robe est très belle…

M. : — Je l’endossais dans Sept ans de réflexion !

P. : — Je ne l’ai pas vu, mais l’original est beaucoup mieux…

M. : – Par contre, votre casaque est un peu sale et je n’aime pas ce masque sur votre face. Enlevez-le ! Je veux voir la couleur de vos yeux, de votre visage…

P. : – Ah non, mademoiselle !  Sans le masque je n’existe pas ! C’est à vous d’enlever votre masque, plutôt… en commençant par la robe…

M. : — J’en ai même eu trop de masques ! Le dernier s’est collé à moi comme un calque, je ne peux jamais l’enlever, même pas la nuit. En tant que morte non plus. Arthur Miller m’a détruite. L’indifférence m’a tuée…

P. : Comme vous voyez, tout le monde aime les masques… Chut, silence, il y a quelqu’un !

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Luigi Pirandello : — Vous permettez ?

M. : — Qu’est-ce que voulez, vous ? Qui êtes-vous ?

Pirandello : — Je m’appelle Luigi Pirandello, de mon vivant j’étais un célèbre écrivain et dramaturge sicilien, maintenant je flotte dans l’air, une boule d’atomes parmi d’autres infinis confrères dans l’espace infini…

P. : – Ouf ! Mais que veut-il celui-ci ?

M. – : Je n’y comprends rien.

P. : – Va-t’en, personne ne t’a cherché !

Pirandello : On est tous obligés de jouer un rôle dans la vie, nous sommes des marionnettes inconscientes d’une comédie, rien que des fils cachés derrière nous, mais si le masque disparaît et qu’il devient nu, alors la tragédie commence… Et nous nous cassons en mille morceaux !

P. : Pas du tout ! On chante et on mange ! Donc, allez-vous-en ! Mon estomac gargouille toujours, même si je suis mort. D’ailleurs on me l’avait dit que ma faim aurait été éternelle. Va-t’en ! Tu ne dois pas déranger ma future épouse, ma fiancée !

(Pirandello disparaît)

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M. : – Fiancée ? Tu veux m’épouser, donc, Pulcinella ?

P. : – Est-ce que tu sais faire les macaronis ? La pizza ? Les babas ? Les mille-feuilles ?

M. : – Oui, je crois…

P. : – Alors rendez-vous dans la cuisine avec le prêtre, pour les noces !

M. – Ensuite, mon chou on va au lit et « on dort… »

PRÊTRE : – Je vous bénis mes enfants… Et je vous déclare mari et femme !

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Les petits livres aussi ont leurs destinées – Habent sua fata libelli.

(Terentianus Maurus, De litteris syllabis et metris Horatii, II sec. d.C.)

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Je lis aussi des livres, beaucoup de livres ; mais j’y apprends moins que dans la vie. Un seul livre m’a beaucoup appris, le dictionnaire. Ah, le dictionnaire, je l’adore. Mais j’adore aussi la rue, dictionnaire bien plus merveilleux. (1931)

Ettore Petrolini (acteur et auteur de comédies à succès, 1886-1936), Modestie à part, dans « Comment je joue », Cappelli Editore, Bologne, 1931.

Claudia Patuzzi

lien vers l’original en italien : http://wp.me/p3jqzu-G

 

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